Un noyau dur en or massif

Avec quatre médailles d’or, deux médailles d’argent et une de bronze, la France termine sur les talons d’une Turquie de plus en plus performante (quatre médailles d’or, deux d’argent, quatre de bronze), et se rassure sur la valeur de ses points forts, les champions d’Europe Alexandra Recchia (-50 kg), William Rolle (-67 kg), Kenji Grillon (-84 kg) et l’équipe masculine, qui confirment leur supériorité actuelle.

Textes : EMMANUEL CHARLOT / photos : DENIS BOULANGER

Rolle

William Rolle exulte : 2e titre européen consécutif en -67kg.

La France a réussi une très grande performance à Budapest (9 au 12 mai). Deuxième nation c’est vrai, et avec sept médailles « seulement », quand l’année dernière elle en récoltait onze, et douze, deux ans plus tôt, sans même parler des treize médailles de Bercy… Mais tout pouvait faire de ces championnats d’Europe un piège mortel. Encore sous le choc de sa réussite parisienne, l’équipe de France était en effet en convalescence. Certains avaient tiré leur révérence, Lolita Dona (temporairement) et Tiffany Fanjat, deux championnes du monde. Mais aussi Jonathan Plagnol et Sonia Fiuza, laissant orphelines les équipes kata, au point qu’il avait été décidé de faire l’impasse (pas d’équipe féminine, et une sélection sans expérience chez les garçons). D’autres, et parmi les plus performants de Bercy, n’avaient pas encore digéré l’or et ses retombées. Lesquels ? Rien n’était écrit d’avance. On pouvait s’attendre à être frustré par l’inexpérience des nombreux nouveaux-venus, et par le manque de « jus » des meilleurs. La France avait aussi payé pour voir ce que pouvait donner un championnat d’Europe cadet-junior-espoir préparé un ton au dessous : une catastrophe, face à une Turquie en pleine bourre qui avait tout emporté sur son passage. La Turquie était là à Budapest, et bien décidée à imposer chez les seniors l’évidence de sa domination. Échouer à ces championnats d’Europe, hypothèse crédible, aurait signifié plus qu’une grosse déconvenue : un véritable poison, celui du doute. Paris-Bercy 2012 n’aurait été qu’une sorte de parenthèse, un exceptionnel surrégime, ne reflétant ni la valeur des athlètes médaillés, ni le niveau général de la France… Le piège est évité. Derrière la Turquie et sa jeunesse exceptionnelle, installée pour durer, la France a rivalisé jusqu’au bout. Il s’en fallut d’un drapeau, celui qui bascule du côté de l’Espagnol dans la finale du kata masculin. D’un point, celui que prend en trop Aït- Ibrahim en équipe combat… Comme prévu, certains de ses champion(ne)s du monde étaient encore loin de leurs marques. Mais l’équipe de France a obtenu à Budapest les confirmations précieuses qu’elle espérait : Ses champions masculins confirment le cap passé à Paris. Grillon, Rolle sont les meilleurs à Budapest et l’équipe masculine confirme son titre de championne du monde ! Elle a trouvé chez les féminines son diamant pour les années à venir : Alexandra Recchia. Elle est en train de réussir la transition de l’équipe féminine, pas à son pic de forme, mais volontaire, solidaire et talentueuse malgré l’absence des anciennes. Sans oublier l’expérience de ses deux techniciens qui peuvent rêver d’or dans les deux ans qui viennent. Le karaté français possède un noyau dur en or massif. Pour cette année, les jeunes qui faisaient leur première expérience n’ont pas accroché les wagons. Mais ils sont venus pour voir, ils ont désormais des repères et mieux, des locomotives qui les emmèneront bientôt beaucoup plus loin.

Par équipe féminin

La locomotive

Equipe féminine

En équipe, Alexandra Recchia (ci-contre) tirait le groupe, accompagnée dans cette mission par deux championnes du monde tirant le meilleur parti de leurs moyens du moment. Sous les yeux d’Émily Thouy, remplaçante de « luxe » qui ne sera pas montée sur le tapis, Ignace et Aït-Ibrahim faisaient le travail toutes seules face aux Italiennes, Nadège Aït-Ibrahim revenant dans son combat par un balayage à quinze secondes de la fin. L’Autriche, puis la Suisse en demi-finale, Alexandra Recchia battant la grande Fanny Clavien, double championne d’Europe, et finalement trois grandes Croates en finale, vice-championnes du monde, vice-championnes d’Europe. Lucie Ignace part fort et gagne son combat d’un point, mais Nadège Aït-Ibrahim perd le sien de deux points. Descendue en courant de son podium individuel avec l’or encore au cou, Alexandra Recchia ne peut faire que le match nul… Courte défaite désagréable, mais compétition encourageante pour un groupe privé de Dona et de Fanjat, deux de ses leaders sur trois.

Par équipe masculin

La confirmation ?

 

Nadir Benaïssa

Nadir Benaïssa

En équipes aussi les Français avaient à prouver. La confirmation de Paris était attendue. L e  groupe qui s ’était montré parfois un peu friable sur le plan mental avait cette double obligation de réussir pour le présent comme pour le passé… La Macédoine ne posait pas de problème au quintet bleu-blanc-rouge – si ce n’est que cet affrontement permettait de constater la forme moyenne du co-capitaine Mathieu Cossou, lequel n’allait plus entrer dans l’équipe ce jour-là –, mais au deuxième tour, les Pays-Bas allaient les obliger à serrer les rangs. En effet, Bendiab en ouvreur commettait l’erreur de sortir une fois de trop dans un combat qu’il menait. 0-8 ! Et Ibrahim Gary ne faisait que match nul en suivant. Les champions Smaal et Petersen attendaient leur moment à venir… Mais Grillon battait Smaal en lui marquant quatre points et Azdin Rghioui, dans le grand bain et dans l’urgence faisait de même contre Geoffrey Berens. Nadir Benaïssa ne se dégonflait pas dans un combat difficile à mener et ne cherchait pas le match nul contre Timothy « Babyface » Petersen. Un mano a mano superbe où le Français fut mené, mais qu’il finissait par gagner 4-3. L’Allemagne était le champion en titre et le plus rude adversaire. Mauvais départ de Grillon, match nul seulement contre l’excellent Noah Bitsch. C’était à Ibrahim Gary de mettre les gazs et il explosait littéralement Nicoloz Tsurtsumia par 8-0. Un très bon signe donné à ses partenaires… Mais Bendiab cédait encore le pas devant Horne et Rghioui lâchait d’un point. Encore une fois, Nadir Benaïssa avait le destin en main. Face à lui, le jeune Akif Mehmet Bolat n’avait qu’une seule consigne : courir ! Le match nul était en faveur de l’Allemagne. Benaïssa parvenait à le cadrer… à quinze secondes de la fin. Ouf ! Ce fut le dernier moment chaud. La Bosnie en finale fut inexistante. Grillon mettait deux points à Muhovic, Rghioui et Bendiab huit (par disqualification) à Sukovic et Mandaric ! Une belle façon d’enfoncer le clou jusqu’à la tête.

Kata

Un coup pour rien

Minh Dack

Après 9 médailles de bronze, Minh Dack était pour la première fois en finale. Déjà une performance en soi, mais le Calédonien aura du mal à se contenter de l’argent

La seule équipe présente, trois fougueux du 93, Lucas Jeannot, Ahmed Zemouri et Adrien Leitao, logiquement battue par les Espagnols, espérait ramener une médaille qui aurait été bien belle à montrer aux amis. Mais son kata un peu fragile était sanctionné et elle cédait d’un drapeau devant une équipe russe solide. Dommage car l’Italie, en fin de règne, n’avait pas amené de trio… En individuels, Sandy Scordo faisait une première journée moyenne et une deuxième bien meilleure, avec un excellent Unsu pour sa médaille de bronze, mais trop tard. Elle avait perdu contre l’Italienne Bottaro, championne d’Europe juniors 2008. Vice-champion du monde, le Français Dack se hissait facilement en finale. Face à lui, l’Espagnol Quintero, jamais titré, mais tombeur du colosse aux pieds de plus en plus argileux, Lucas Valdesi, mal noté pour un gros déséquilibre. Fort en tours préliminaires, le Français était un peu en dessous en finale et se laissait voler « son » titre par les effets de manche de l’Espagnol. Une grosse déception pour cet éternel second, dix fois médaillé européen, mais toujours pas titré. Néanmoins, dans cette atmosphère de transition ou de grandes figures, comme celle de Valdesi, commencent à s’estomper, l’expérience et l’autorité des représentants français pourraient être récompensés dans les deux ans qui viennent. Patience !

Combat Féminin

Recchia, c’est plus fort que toi

Alexandra Recchia

La petite bombe des -50kg a encore frappé !

Il y avait Alexandra Recchia et les autres. La petite bombe des -50 kg a fait éclater toute sa classe et confirme son leadership mondial. Comme William Rolle et Kenji Grillon, c’est en finale qu’elle devait rencontrer son adversaire numéro un, Serap Ozcelik, championne d’Europe en 2011 et 2012… année où elle avait battu Alexandra Recchia en demi-finale avec un beau mawashi. Pour la super-légère française, il fallait donc devenir championne d’Europe, et en même temps confirmer son titre mondial en dominant une nouvelle fois cette Turque écartée 7-2 en demi-finale à Bercy. Elle allait le faire sur le plan technique comme sur le plan mental… Elle parvenait à mettre les deux premiers points avec beaucoup de confiance, grâce à sa vitesse et à ses changements de rythme, mais à une minute de la fin, elle était sanctionnée une troisième fois pour saisie. Et dans la reprise suivante, Ozcelik revenait à un point. La Turque tentait tout pour lui faire obtenir cette dernière pénalité dans cette filière où il est vite fait de mettre un pied dehors ou d’accrocher un keikogi. Mais Recchia a la tête solide et ne paniquait pas, marquant même le dernier point. Un triomphe. C’était beaucoup moins bon en revanche pour les deux « petites jeunes » dont on attendait avec curiosité la prestation, et secrètement un bel exploit. Mais Leila Heurtault en -61 kg perdait contre la modeste israélienne Petrescu et Alizée Agier en -68 kg échouait dans la rude tâche de passer la Russe Sheroziya. Un premier test un peu frustrant. C’est plus embêtant pour Nadège Aït-Ibrahim en +68 kg, championne du monde en titre, qui tombe de façon imprévue au second tour sur une solide Finlandaise, Helena Kuusisto, une toute jeune combattante qui a été finaliste de l’Open de Paris cette année. Moins droite, moins « fière » dans l’attitude, moins active qu’à l’habitude, la championne française prend trois frappes sèches et sort pour la première fois du podium, Europe et monde confondus, depuis sa première finale mondiale en 2010. Enfin Lucie Ignace, elle aussi championne du monde en titre, subit la déconvenue d’être battue par la jeune virtuose Turque Tugba Yenen, qui a tout gagné dans les catégories jeunes et que Lucie Ignace avait écarté par disqualification aux championnats du monde. Cette fois, pas de miracle. La Turque marquait le premier point puis deux autres en suivant. Repêchée, Ignace allait subir l’humiliation d’être sortie du podium par la vieille guerrière hongroise Beatrix Toth. Une piqûre cuisante pour la virevoltante championne du monde, peu habituée à l’échec.

Zoom

Dans les pas de… Leïla Heurtault

« Si je réussis ma coiffure du premier coup, je fais première ». Les pile-ou-face capillaires sont bien la seule concession de Leïla Heurtault aux superstitions de son âge. À 18 ans tout juste, la Mancelle est plutôt en avance sur les temps de passage. Championne de France inattendue à Toulon, elle s’inclinait quelques semaines plus tard au premier tour de ses premiers championnats d’Europe à Budapest. Comment a-t-elle vécu ce mois en terres inconnues ? C’est que nous raconte la cadette des trois sœurs Heurtault, née au pied de la cathédrale de Chartres, grandie au nord de la Guyane et arrivée au Mans à 14 ans pour le plaisir de contredire un professeur qui ne croyait pas en elle…

6 avril 2013, Toulon. Elle voulait juste « préparer les championnats du monde espoirs ». La voici à 18 ans, 2 mois et 2 jours championne de France seniors des -61 kg. Après sa demie, sa candeur avait fait bondir Didier Moreau, son entraîneur : « Je prends qui après ? – Mais tu es en finale ! » L’annonce dans la foulée de sa sélection pour les Europe de Budapest ? Une demie surprise. En l’absence de Lolita Dona la taulière, Louis Lacoste et le reste de l’encadrement fédéral misent sur la jeunesse, le long terme et l’envie. Soit la description au mot près de Leïla.

12 avril, Briançon. Stage en altitude de cinq jours avec le groupe retenu pour les Europe. Au menu, analyse vidéo des France, raquettes et karaté. Fidèle à ses repères, Leïla débriefe également régulièrement par téléphone avec son entraîneur de club. Cerise sur le gâteau ? Un hammam avec vue sur les montagnes : « le top ». Des moments privilégiés partagés notamment avec Alizée Agier, sa finaliste des France, retenue en -68 kg pour Budapest.

18 avril, Le Mans. Début d’une semaine bienvenue de « break ». Un terme qui prend des guillemets concernant Leïla : interne en terminale ES au lycée Sud du Mans avec des études de droit en ligne de mire, elle fait fumer autant que son budget le lui permet sa carte 12-25 pour rendre visite à son père à Chartres et à son petit ami Florian du côté de Dreux, tout en préparant son code de la route, en s’entretenant physiquement et en revenant dès que possible au 25 rue des Acacias au Mans pour retrouver le Samourai 2000.

25 avril, Montpellier. Stage de quatre jours au Pôle France. Deux séances studieuses d’1 h 30 à 2 h par jour et la sensation que « ça » monte tout doucement… Quelques menus bobos, forcément, « mais le jour J, tu ne les sens plus ».

6 mai, Chartres. Un mois a passé depuis l’or de Toulon. Demain l’avion décolle pour Budapest. Cette veillée d’armes, Leïla a choisi de la passer au calme, près de son père et de son copain. Les jours précédents, elle a fait ses séances d’abdos et de gainage, travaillé la visualisation avec l’encadrement – « mais pas de vidéos de mes adversaires, ça ne sert à rien de me mettre la pression trop tôt… » Tranquille au poids, elle veille toutefois à manger strict car « me sentir bien dans mon corps m’aide à me sentir bien dans ma tête ». En clair, Leïla est prête.

9 mai, Budapest. L’apprentissage aura été un peu abrupt : battue 2/0 par sa première adversaire israélienne, Leïla a du mal à desserrer les dents en sortant du tapis. C’est Louis Lacoste, directeur des équipes de France qui conclut pour elle : « elle était positive, elle a vu ce qu’était un grand championnat. Et elle est très jeune… On reparlera d’elle.»

A.D. & O.R.