De l’ordre et du désordre

Au lendemain du « geste parfait » du karaté français à Bercy en 2012, le Président de la Fédération, Francis Didier évoque la façon dont le karaté crée de l’ordre dans le chaos, et comment, par contagion, cet ordre est facteur de justice et de beauté.

Recueilli par Emmanuel Charlot

La France a réussi un championnat du monde exceptionnel, comment peut-on repartir après ça ?
C’est difficile parce que, quand on parvient à une telle plénitude, quand on est parvenu à faire en sorte que les choses se passent aussi bien à tous les niveaux, on est rassasié, tout s’immobilise, comme si on avait atteint le bout de quelque chose. On a mis de l’ordre dans le chaos général, un ordre parfait. Tout s’arrête. Ou tout pourrait s’arrêter. C’est l’honneur de notre équipe de France et à son encadrement d’avoir replongé dans la dynamique des choses, d’être reparti de l’avant et d’avoir réussi un beau championnat d’Europe. Ils ont su ranger l’atelier et repartir à l’ouvrage…

Ranger l’atelier ?
Oui, bien sûr ! Quand on se démotive un peu, quelles que soient les raisons, quand on est au bout, on s’arrête et on laisse s’installer le désordre. Quand on laisse les choses partir, et bien c’est ce qu’elles font. Elles se désorganisent, elles échappent au contrôle. C’est l’entropie de tout système. Quand on retrouve l’envie, le goût du projet – la sagesse populaire le dit – ce qu’on doit commencer par faire, c’est de ranger l’atelier. Parce que pour bien travailler, il faut savoir où sont les outils. C’est la base. Pour construire un mur, il faut une vision, la connaissance des matériaux, savoir par où on va commencer… mais, d’abord, il faut ranger les outils. Tous les soirs, c’est le désordre, et tous les matins il faut commencer par mettre les choses dans le sens de la marche. Parce que mettre de l’ordre sur le désordre ambiant, créer du collectif, de l’organisation, ce n’est pas facile. Je crois que le karaté nous aide beaucoup à ça. C’est même une école pour ça dans un certain sens.

Le karaté, une école pour créer de l’ordre ?
Tout dans le karaté incite à créer une logique d’ordre qui prévaut sur le désordre. On peut parler de la pratique, mais ça commence par le dojo. Le dojo, c’est la sacralisation de l’ordre. Tout est structure dans un dojo. Tout donne la direction, le sens du projet de la pratique, comme un espoir de progrès. Le positionnement de chacun, les hiérarchies, la forme du salut et jusqu’à la façon ritualisée dont on pose ses zoris au bord du tapis, c’est un appel à l’ordre, à la maîtrise des choses. C’est une symbolique générale jusque dans les détails. Les zooris par exemple sont nécessaires pour passer le sas entre l’extérieur et l’espace ordonné du dojo. Ils protègent le dojo, font en sorte que les scories restent à l’extérieur. Un dojo, c’est clair, sobre et ordonné. C’est un temple, mais ce n’est pas une église…

Quel est la différence en l’occurrence ?
Le dojo est un lieu propice. La dérive serait d’en faire autre chose, un artifice, où on demanderait de respecter des obligations, un dogme, mais où le sensei serait plutôt un gardien du dogme que le premier pratiquant. L’ordre, on peut tenter de l’imposer de cette façon, comme un contremaître, le mauvais prêtre d’un culte vide et cela devient sinistre. Cela n’a évidemment rien à voir avec le karaté. Si le dojo est un lieu favorable à la transformation, avec ses codes, sa culture, la sobriété de ses lignes et son règlement intérieur, celui qui fait le coeur de ça, celui qui met quelque chose en oeuvre, c’est bien sûr le sensei. Le sensei et les gradés autour de lui. Le dojo, c’est les gens.

Ce sont eux qui créent l’ordre du dojo…
Oui. Un dojo en ordre, ce n’est pas un ordre extérieur, ou pas seulement. Ce n’est pas uniquement la forme, et même à peine. L’ordre du dojo, c’est quand le sensei et les gradés sont les premiers à respecter les principes, la méthode. Un gradé, c’est une bonne technique, mais c’est surtout une attitude. C’est le plus important et c’est ce qui est attendu de sa part. Le rituel du dojo n’est rien sans la dynamique du sensei. La clarté et l’ordre de l’école, c’est lui qui en donne la couleur, la vibration propre. C’est d’abord là, à ce niveau que le karaté peut être considéré comme une école de l’ordre, au sens d’ordre intérieur. Tout le travail du dojo, c’est la construction d’un homme qui fonctionne en cohérence par l’éducation du karaté.

Et comment le karaté peut-il contribuer à créer ce type d’homme ?
Par la méthode traditionnelle que nous connaissons bien, le fameux triptyque Shin-Gi-Tai, l’esprit, la technique et le corps. Parfois on l’analyse ou on le perçoit comme une échelle, un empilement avec une hiérarchie. Il y aurait le corps en bas, puis la technique, puis l’esprit tout en haut. Mais ce n’est pas comme cela qu’il faut le comprendre et ce n’est pas du tout l’esprit oriental. C’est une organisation dynamique des trois éléments combinés. Si il en manque un, la structure s’effondre, le mouvement s’arrête, ça ne fonctionne pas et le dojo ne marche pas non plus. On se retrouve avec un structure externe, immobile et factice parce que l’humain n’est pas impliqué. Une église avec un intendant qui tente de faire respecter des règles qu’il ne s’applique pas à lui-même – avec les dérives classiques graves que l’on repère souvent : l’affabulation, le sectarisme, voire la coercition – et qui, pour cela, ne sera pas respecté lui-même.

Comment fonctionne Shin-Gi-Tai ?
Imaginez un sensei qui préconise une étiquette stricte et l’entraînement pour les autres, sans le souci de son propre corps… Je ne parle pas ici d’avoir un corps d’athlète avec les tablettes de chocolat ! Nous ne sommes pas dans la caricature. Ce n’est pas la mode du moment, ni la surestimation de l’image de soi qui est l’enjeu, au contraire, mais ce qu’on appelle « la tenue ». Un corps qui est passé au feu de l’entraînement le plus sincèrement possible, un corps entretenu et respecté… De même un sensei dont l’esprit « shin » serait tordu, faible, inconséquent ça ne marche pas. Orgueil et prétention… ça ne marche pas. Et envisager un sensei qui ne maîtriserait pas la technique qui est la matière de son enseignement, ça n’est pas possible. Shin-Gi-Tai, c’est une dynamique, une harmonie particulière des éléments entre eux qui s’alimentent les uns les autres dans l’entraînement et le travail sur soi. Ce qui en sort, c’est la sobriété et la solidité d’un bon équilibre.

Mais comment cette dynamique est-elle créatrice d’ordre ?Le parcours du sensei est un parcours personnel, comme celui de chaque pratiquant, mais posé au centre, il devient un repère. Il est exemplaire. La dynamique de l’équilibre personnel du sensei est le modèle, ou disons le point de référence. Être un sensei, ce n’est pas un titre, mais c’est être reconnu comme tel par le groupe. Il est exemplaire d’abord, et c’est lui qui propose la méthode de travail, qui va faire en sorte que le même mouvement positif, la même synergie soit à l’oeuvre pour chacun des membres du dojo. Il est garant de l’ordre naturel de la pratique, du maintien du cadre. Il pondère les forts, il aide les faibles, il encourage tout le monde. C’est un exemple et une vigie au centre du dojo. Voilà le modèle d’éducation par le karaté. C’est ce que je veux dire en évoquant une école de l’ordre. Une structuration progressive, naturelle, qui passe par le travail, un cadre symbolique qui facilite cette maturation et les « gradés », les ainés, comme exemple. Dans ces conditions, c’est efficace, formidablement créateur. Mais difficile aussi et c’est pour cela que c’est précieux. Si j’insiste, c’est parce que nous, moins que tout autre, nous ne devons pas nous payer de mots. Dans ce monde complexe et flottant sur le plan des modèles, des valeurs et du sens, nous avons une vision plutôt claire, une méthode, la « connaissance des matériaux ». Mais il faut tous les matins que nous rangions nos outils pour que le travail soit bon. Ce n’est qu’avec cette sincérité que l’éducation du karaté peut avoir le sens qu’on lui prête, la haute ambition, non seulement de permettre à celui qui est venu apprendre de maîtriser quelques techniques, de s’affermir physiquement et de mûrir un peu mentalement, mais, au-delà, de compenser une mauvaise éducation acquise, de mauvaises habitudes de vie et de contribuer à édifier sur le long terme et avec la modestie qui convient à cette méthode par la pratique, des hommes de valeur dont la grille de lecture, la compréhension et la maîtrise du monde est réellement universelle. C’est beau non ? Et difficile ! Avec le sensei au centre et les gradés comme références et comme guides, on travaille la technique de karaté, on améliore son corps et on aiguise son esprit dans les mille expériences de la pratique. C’est cette base positive qui finit par faire socle pour chaque pratiquant sincère et lui offre un moyen de compréhension et d’action, une structure personnelle. Mais, comme je viens de le dire, cette belle idée n’est pas simple à faire exister…

Parce qu’elle oblige le sensei à être exemplaire…
C’est notre modèle et c’est la seule façon de le diffuser. Ce n’est pas un simple apprentissage technique qui est en jeu. Si le sensei ne se maîtrise pas lui-même, il ne maîtrise pas le dojo et son exemple peut être désastreux. Il y a celui qui veut régenter pour de mauvaises raisons, sans avoir les moyens et qui entraîne finalement l’irrespect mutuel. Il y a ceux qui proposent un peu de technique, mais qui n’ont pas l’équilibre nécessaire. Ils peuvent même être dangereux. Il y a ceux dont l’exemplarité est négative et ce sont peut-être les pires. Heureusement, la tendance de la pratique soutenue et sincère, c’est de créer des individus maîtrisés et modestes, des être relationnels, pondérés et structurés. La vie réelle est une sinusoïdale irrégulière et pleine d’obstacles. Pour espérer poser de l’ordre là dedans, édifier des structures, des projets collectifs, il faut des gens qui amènent avec eux leur propre ordre intérieur pour contribuer à l’édifice social, à son équilibre. Le dojo est un espace fermé, protégé de l’extérieur comme une école. Il ne prétend pas changer la société, mais contribuer à édifier des gens capables de rayonner dans la vie. Ce n’est pas ma technique qui me fait rayonner, la plupart du temps, on ne la voit pas. Ce qui rayonne, c’est la solidité intérieure acquise par la pratique juste et sincère, la synergie et l’équilibre de Shin-Gi-Tai. Voilà le travail du dojo. Il n’est pas le seul en action dans la société évidemment, mais il existe, il est fort et il propose peut-être quelque chose d’unique.

Vous parliez du geste de karaté comme une façon, aussi, de poser de l’ordre sur le monde ?
Cet idéal d’ordonnancement, d’harmonie posée sur le chaos global, « ordo ab chao » comme disaient les anciens latins « l’ordre qui naît du désordre », c’est une métaphore qui traverse toute la discipline, de la posture même – ferme et droite – jusqu’à l’organisation collective du dojo, comme on vient de l’évoquer. Et le geste évidemment. Ce n’est pas tellement l’efficacité que nous cherchons, mais la pureté, la perfection d’un geste. Le désordre, ce n’est pas mauvais, c’est la vie. Vous pouvez donner plusieurs coups désordonnés avec toute votre énergie qui explose dans tous les sens, et ce sera peut-être aussi « efficace ». Mais le ippon, nous l’avons expliqué ici, c’est l’unité, le point complet. Nous cherchons autre chose, nous cherchons le geste juste dans l’infinie variété de tous les possibles, le geste au bon moment, dans la bonne attitude où tout s’installe de façon parfaite dans la bonne dynamique. Un geste aussi peut rayonner, comme un symbole, comme le tableau vivant, éphémère de la perfection. C’est le rayonnement du matador au centre de l’arène, un sentiment soudain, comme un choc qui peut être un satori. De là, de ce geste parfait peut naître la beauté. Car ce qui est beau est d’abord juste, harmonieux. Les Grecs disaient aussi que ce qui est beau, est bon, avec une compréhension très orientale du lien fondamental entre la justesse, la beauté et finalement la justice, une expérience que nous menons dans nos dojos. Nos combattants du XVe au XVIIe siècle parlaient du « panache » qui était une perception particulière de la beauté et du sens profond d’un geste quand il était accompagné d’une attitude juste. Comme pour les guerriers japonais, mais avec une culture aristocratique différente, le panache, c’est d’abord le mépris tranquille et joyeux de la mort, des conséquences pour soi-même d’un geste juste. Quand ce point est atteint, il y a de la beauté. C’est ce que nous recherchons aussi, finalement, dans le karaté, même si c’est de façon symbolique. Parfois on perçoit ça dans le sport. Mais ce que dit aussi la métaphore du karaté c’est à quel point c’est fragile, difficile, sans cesse à retrouver…

Justement, de quel type d’ordre nous instruit la pratique du karaté ?
C’est le plus important à comprendre peut-être. Comme je viens de le dire, ce que nous apprend le karaté, c’est que cet idéal est soumis aux aléas. C’est une quête très ambitieuse, très difficile. Tout est en place parfois, et il suffit d’un coup de moins bien, de ne pas être en forme, d’avoir l’esprit ailleurs, trop faible, et rien ne fonctionne. L’ordre que nous pouvons projeter sur le monde, tel que nous l’enseigne le karaté, c’est d’abord une très grande exigence personnelle, avec la modestie inhérente à ceux qui savent que tout peut échouer, que le geste juste peut être celui qui vient d’en face. La maîtrise de l’ordre n’est pas constante, c’est une éternelle adaptation, un effort permanent d’ajustement. L’ordre qui naît de cette mentalité, de cette expérience, ce n’est pas l’ordre immobile, qui chercherait à maîtriser le désordre en étouffant tout mouvement, tentation classique dans la société, mais aussi dans les disciplines de combat : empêcher le mouvement adverse plutôt que le surmonter. C’est plus facile. C’est impossible en karaté et c’est pourquoi on est capable de laisser les autres s’exprimer, les circonstances se dérouler en tâchant de faire face à tout avec pertinence dans le mouvement permanent. Bien sûr, les institutions ont leur rythme propre, mais au fond, c’est la même chose. L’adaptation est nécessaire, le sens du timing et du mouvement doivent toujours être au centre. Sinon, c’est la sclérose.

Vous parliez de justice ?
Le geste juste est sans intention. L’ordre est juste quand il est incontestable, comme un coup bien placé. Comme le dit l’adage, « Vaincre sans convaincre n’est rien ». Ce qui naît de la pratique du karaté, dans la structure du dojo, emporte l’adhésion, y compris d’une jeunesse encore immature, qui ne veut pas accepter les discours. C’est notre force éducative cette transversalité autour de l’ordre incontestable, de l’ordre juste, le vrai. Cette mécanique du coup bien ajusté, qui entraîne par enchaînement logique tout une exigence d’ajustement au réel – travaillé dans le « lieu propice » du dojo – crée non seulement une nouvelle compréhension chez le pratiquant, mais aussi le sens naturel de ce qui est juste et finalement de ce qui est bon. Et la maîtrise de chacun naissant de la cohésion du travail collectif, on apprend aussi à respecter un modèle pertinent de relation. On accepte, on s’ouvre à l’autre et on devinet finalement apte à contribuer. Mais je le répète encore, pour que tout cela ne soit pas juste une « singerie », un discours vide et d’autant plus arrogant, il faut l’engagement vrai des professeurs, qui guideront leurs élèves vers le goût du travail constant et bien mené sans lequel rien ne se passe.