Open de Paris

Le jour d’après

Deux mois après des championnats du monde historiques à Bercy, l’élite du karaté avait rendez-vous à Paris pour le premier tournoi « Premier League » de l’année 2013. Un prélude à la suite de l’aventure.

EMMANUEL CHARLOT, PHOTOS : DENIS BOULANGER

 

Lucie Ignace

Ignace, Recchia… les étoiles féminines de Bercy, en reprise, n’ont rien laissé à la concurrence pour le premier rendez-vous de l’année.

Tout était en place. Les arbitres et les coaches, le public – frigorifié dans un Coubertin à peine chauffé – les athlètes étrangers et français, bien sûr. Mais l’Open de Paris 2013 ne pouvait être que lessivé par la puissante lame de fond des championnats du monde de Bercy, à peine retirée, qui avait tout emporté sur son passage. Émotions, motivations, énergies… Habituellement présentes à ce rendez-vous important de début de saison, certaines grandes équipes n’avaient, cette fois, pas fait le déplacement, notamment d’Azerbaïdjan d’un Aghayev encore marqué par son échec en finale des championnats du monde. La France ellemême avait laissé beaucoup de ses leaders au repos, comme le nouveau champion du monde des -75 kg Kenji Grillon, ou son champion d’Europe et médaillé mondial, William Rolle, blessé. D’autres étaient là, mais un peu en somnambules, à peine réveillés, tel Johann Lopes, titulaire malheureux des championnats du monde en -60 kg qui ne se met aucun baume au coeur à Coubertin. Ça a souri davantage pour les deux fers de lance chez les légères, les championnes du monde Recchia (-50 kg) et Ignace (-55 kg), mais aussi pour l’espoir Leila Heurtault en -61 kg – les filles toujours au top ! –, alors que Salim Bendiab (+84 kg) et le jeune Sofiane Agoudgil (-60 kg) s’offrent l’or, des succès auxquels s’ajoutent celui de Mathieu Cossou devant Marvin Garin (2e) et Logan Da Costa (3e) en -67 kg, et, en équipe kata, la victoire de l’inattendue équipe de la Ligue 93 devant l’équipe nationale turque… De quoi permettre à la France de dominer très largement « son » Open, face à une opposition clairsemée.
Pour Thierry Masci, responsable des équipes de France, « C’est un Open de Paris un peu particulier, évidemment d’un niveau moindre que celui de l’année dernière qui préparait les championnats du monde et où de grands combattants étaient là avec de grosses ambitions. Cette fois, même si on a vu les meilleurs Turcs par exemple, beaucoup étaient là en dilettante. Le niveau français m’a un peu déçu malheureusement, parce que c’était l’occasion pour certains de se mettre en valeur. On avait dit aux jeunes combattants concernés que leur sélection aux championnats d’Europe juniors-espoirs dépendrait de leur comportement à l’Open de Paris et certains ont su prendre leur chance, comme Leila Heurtault, mais aussi Jordan Laugier, 3e en -84 kg ou Laura Cruaux, 5e en -55 kg ». Les places d’honneur de Lamya Matoub, 3e en -68 kg, ou d’Anne-Laure Fromentin 3e en +68 kg, deux jeunes femmes qui ont participé à la préparation des championnats du monde sans avoir l’opportunité de les faire, confirmaient que le temps était à la jeunesse et à la revanche. L’Open de Paris a offert en particulier à la jeune génération une première opportunité, une mise en valeur dont le temps dira si elle est liée aux circonstances, ou le début d’une montée en puissance.

Kata : Scordo au petit trot

En l’absence du médaillé mondial Minh Dack, aucun des quinze tricolores inscrits ne fut à la hauteur de l’enjeu et ne parvint à sortir, entre autres, le Turc Arslan Caliskan (1er) de sa concentration, lui qui venait de signer une 5e place aux championnats du monde. En revanche, la vice championne du monde Sandy Scordo, si électrique à Bercy un mois plus tôt, était bien là, courageuse, prêt à remettre le bleu de chauffe. Même en mode « reprise », tout se passait bien pour la Française, et elle battait au passage une Japonaise en sortant son kata Unsu des grands moments. Mais c’était avant de rencontrer en demie l’Égyptienne Sayed, une ancienne médaillée mondiale cadette et junior en 2005 et 2007. L’Égypte est en forme et son image est de plus en plus respectée, un élément essentiel en kata… Devant son public, Scordo perdait le drapeau fatidique et laissait l’Égyptienne s’emparer du titre parisien. « C’est une surprise parce que Sandy l’avait toujours battue jusque-là avec ce choix de kata. La domination de Sayed ne m’a pas paru manifeste », déplorait l’entraîneur Ayoub Neghliz. Ce n’est qu’un début, poursuivons le combat.

Cossou, éducateur spécialisé

Il fallut le pilier de l’équipe de France championne de monde, Mathieu Cossou, pour faire face à la jeune classe turbulente qui s’exprimait en -67 kg. Deux grands internationaux se sont retrouvés en demi-finale, Mathieu Cossou et le vice champion d’Europe turc Kemaloglu, grand rival de William Rolle. À leurs basques, deux jeunes « on fire », Logan Da Costa, vice champion d’Europe espoirs et tout récent champion du monde par équipes, et Marvin Garin, dernier vainqueur de la coupe de France en route pour une titularisation aux championnats d’Europe espoirs. Intenable, la jeunesse ! Marvin Garin ne doutait de rien et parvenait à écarter aux drapeaux son adversaire turc pour se hisser en finale. Du coup, c’était à Matthieu Cossou de remonter ses manches. Face à son explosif nouveau partenaire en équipe de France, Logan Da Costa, il lui fallait deux accélérations pour le laisser à 4-1… mais dans sa fougue, Da Costa touchait un peu fort son leader, qui partait amoché vers sa finale. Fini de rire. Matthieu Cossou signait la fin de la récréation et s’imposait par 8-0 sur un Marvin Garin dépité de n’avoir pas su conclure. Ça bouge dans cette catégorie ! Signalons aussi qu’en -60 kg, le vice champion d’Europe juniors 2011, Sofiane Agoudgil, débarrassé de son côté de la tutelle des anciens, en profitait pour l’emporter. À suivre, le passage à la classe supérieure pour cette jeunesse prometteuse.

Salim Bendiab bat un champion du monde

BendiabAvec ses grandes jambes qui partent sans effort vers la touche, son naturel décontracté, le combattant longiligne de Condé-Sur-L’Escaut, ne donne pasl ’impression de craindre grand chose. Champion de France juniors, champion d’Europe -21 ans en 2011, il n’a cédé la sélection individuelle en 2012 aux championnats d’Europe et du monde que d’une courte défaite aux championnats de France par un drapeau face à Nadir Benaissa. Désormais champion du monde par équipes, attendu par l’encadrement, il a profité de cet Open pour marquer d’emblée l’année 2013 de son empreinte. Arrivé sans difficulté en quart de finale, il y retrouvait l’homme fort des championnats du monde, le
colosse turc Erkan, le poids lourds le plus impressionnant du moment. Celui-ci venait de sortir Nadir Benaissa dans un combat accroché. D’abord marqué, Salim Bendiab revenait d’un coup de pied au corps et contrôlait parfaitement avec son allonge les tentatives du Turc jusqu’à s’imposer par 5-2. Le plus dur était fait, il lui restait à battre le Belge Van Waesberghe par 8-3 puis en finale son compatriote Lonni Boulesnane par 3-1 pour emporter une nouvelle belle victoire dans son parcours précoce et brillant. C’est très clair, déjà titulaire dans l’équipe, Salim vise la sélection individuelle seniors. 2013, l’année Bendiab ?

Heurtault, du nouveau?

La reine Dona n’était pas là pour faire la loi dans sa catégorie des -61 kg. Venue sans pression, un peu les mains dans les poches avec juste l’idée de faire bonne impression, l’espoir Leila Heurtault a fini par se prendre au jeu. Après s’être débarrassée de Lin (Taipei), puis avoir pris le meilleur sur deux tricolores, Laurie Thiébault et Harmonie Le Bihan, elle s’imposait à la Suissesse Kornfeld en demifinale. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Balayée 8-0, l’Algérienne Kerrar n’allait pas lui faire perdre l’occasion d’une belle victoire à Paris. Quand Lolita Dona aura décidé de se retirer, pourquoi pas Heurtault?

Le 93 en force!

La lumière allait venir d’ailleurs cette fois, pour le kata français, et d’un endroit inattendu. En équipe masculine, Lucas Jeannot, Ahmed Zemouri et Adrien Leitao, de la Ligue de Seine- Saine-Denis, allaient battre en finale l’équipe turque en présentant notamment un bunkai plein de peps. Ces trois-là avaient été rassemblés pour un championnat de jeune quelques années plus tôt et ne s’étaient plus quittés, assumant eux-mêmes leurs entraînements et leurs regroupements, eux qui habitent dans une ville différente. « Entre nous,
c’est plus que du karaté. On a beaucoup travaillé, on est prêts. On est jeunes et comme tous les autres, on a les crocs ». Une volonté, un appétit récompensés par une médaille d’or, mais plus encore. Séduit, l’encadrement du karaté français leur propose d’assurer sur les championnats d’Europe 2013 une transition qui permettra à l’équipe de demain de surgir aux championnats du monde, après la retraite de Jonathan Plagnol. Une équipe de France nouvelle qui se construira peut-être avec eux. EMMANUEL CHARLOT