Discussion avec Francis Didier

Entre spectacle et culture

Bercy

Tandis que nous apprenons l’étonnante éviction de la lutte des sports olympiques – parmi lesquels le karaté est en bonne position pour prendre place – Francis Didier nous invite à réfléchir à la complexité des sports, du karaté en particulier, dans leur double identité de spectacle et de culture.

Recueilli par Emmanuel Charlot.

La lutte sortie des Jeux ? Comment prenez-vous cette nouvelle ? La lutte est effectivement en passe d’être sortie du monde olympique. Cela peut paraître étonnant vu ce que représente encore la lutte. C’est intéressant aussi d’analyser ce moment, qui nous permet de com- prendre peut-être un peu mieux comment tout cela fonctionne. D’abord il y a sans doute une dimension de simple politique interne. Le CIO a ses exigences et il n’est pas dit que le Président de la Fédération Mondiale de Lutte, qui a d’ailleurs démissionné depuis, ait été déterminé à y répondre. Le CIO aurait souhaité un rapprochement des deux luttes et sans doute des modifications réglementaires dans le sens du spec- tacle, auxquelles les autorités de la lutte, qui se sont sans doute estimées intouchables et au-dessus de la mêlée, n’ont pas répondu. En décidant de sortir la lutte, le CIO a peut-être voulu donner le signal que personne n’était à l’abri de son pouvoir et que rien n’échappait à sa conception du sport. Certains pensent que c’est un coup de semonce et que la lutte reviendra dans le giron… mais on peut aussi se demander si le CIO a une vision claire de ce qu’il fait. En tout cas, si la lutte revenait on pourrait s’interroger sur la cohérence de cette gouvernance. Le message ne serait pas d’une grande clarté !

C’est donc le CIO qui est l’arbitre absolu de ce que doit être un sport aujourd’hui ?C’est un peu rapide de le dire. Le CIO incarne aussi l’air du temps. Une discipline doit vivre dans son époque et donner une image d’elle-même qui fonctionne ici et mainte- nant. Il faut être à l’écoute de la société, la comprendre et lui donner quelque chose qu’elle peut comprendre. On change un peu l’image et le règlement pour ne pas s’éloigner du grand public. Il faut toujours être un peu dans l’anticipation pour ne pas rester sur place quand tout bouge autour de vous. On parle de sport, bien sûr. La lutte, il faut le reconnaître, s’est peut-être un peu trop sclérosée sur ses formes sportives ultra-codifiées et peu spectaculaires, ni très lisibles. Bien sûr, la lutte en tant que telle est une discipline fondamentale, mais sur le plan de son expression olympique, elle était peut-être un peu surannée. La boxe française aussi, avec ses tenues qui évoquaient les Frères Jacques, est restée longtemps sur une représentation d’elle-même de plus en plus décalée au fil du temps. Il leur a fallu du temps pour réagir juste avant la disparition totale.

Mais alors, il faut changer avec l’air du temps ? C’est un travail subtil qui demande de bien se connaître, d’avoir une véritable analyse des éléments fondamen- taux de sa discipline. Evidemment il ne faut pas tout chambouler et il faut savoir préserver ce qui nous in- carne en profondeur, mais croire qu’on peut rester totalement immobile – figé dans une forme qui n’est d’ailleurs que celle du temps précédent – est une illu- sion. On peut prendre l’exemple du rugby, qui est très parlant. Il y a vingt-cinq ans, c’était un sport régional fort avec une seule vitrine médiatique, le tournoi des cinq nations, le fonctionnement était amateur et fier de l’être. Sur le plan du jeu, ils traver- saient le terrain à coups de mêlées pendant toute une mi-temps et cela ne gênait personne. Aujourd’hui, c’est un sport pro qui passe à la télé tous les week-ends, qui a un championnat d’Europe, une coupe du monde ultra- médiatisée. Sur le plan du jeu, ils ont gardé la mêlée, mais elle est moins présente, ils ont ajouté de la vélo- cité, de la rapidité dans le jeu. Et ils sont sport olym- pique avec le rugby à sept, une nouvelle corde à leur arc, parce qu’ils ne pouvaient pas imposer le rugby à treize ou à quinze. Et ils vont être pratiqués dans le monde entier avec ça

Mais ont-ils su garder leurs fondamentaux ? Le rugby reste une épreuve de courage, fondée sur la cohésion du groupe. Cela reste un jeu de gagne-terrain dans lequel il faut faire preuve d’adresse et d’intelli- gence, mais aussi savoir aller au contact pour le bien de son équipe. Et cela se joue toujours avec une balle ovale. La représentation a un peu changé, mais le fond symbolique est le même. Même si on peut quand même s’interroger sur le rugby à sept qui me semble avoir lâché beaucoup des éléments fondamentaux pour ne garder qu’un jeu de balle et de course. Mais, pour bien répondre à cette question, il faut s’interroger sur l’es- sence du sport, ce qu’il y a de plus important au cœur du projet : l’histoire qu’il raconte, sa culture.
Que raconte le rugby et quelle est sa culture ? Le rugby nous ramène une culture clanique. C’est la représentation symbolique d’une confrontation de clan. Le groupe d’abord, le terrain à défendre. Chaque geste individuel, chaque décision prise doit aller dans le sens du gain collectif, de la défense pied à pied du ter- ritoire. Le comportement individuel s’inscrit dans cette logique et exalte les valeurs traditionnelles. Finesse et intelligence, mais surtout courage, abnégation pour le groupe, sens du sacrifice. Quand un gars va au tampon et qu’un autre en face l’arrête, on applaudit les deux parce que l’action fait sens en nous. Dans les deux cas, les joueurs font preuve d’un type de courage, l’un actif pour aller au contact, l’autre passif pour l’arrêter dans son action. Et on applaudit plus fort quand l’un des deux fait 120 kilos ! Comme dans les vieux chants guerriers grecs, il y a une spécialisation des uns et des autres, les costauds et les véloces, les calmes défenseurs et les attaquants impétueux, comme les Ajax et les Achille de l’Iliade. C’est la représentation sans cesse répétée de ces vieilles valeurs qui continuent à jouer en nous leur musique. C’est souvent le cas des sports collectifs, mais en particulier du rugby parce qu’il est resté proche du modèle guerrier dont il est issu : l’élé- ment clé de sa culture, son sens caché, c’est le respect. Les com- munautés s’affrontent et, à la fin, font la haie d’honneur, s’applau- dissent, reconnaissent la valeur de l’adversaire. Un acte fondateur pour la paix entre les groupes. C’est un jeu dont la fonction dans l’imaginaire collectif est de permettre de transcender les conflits, qui exalte les valeurs non seulement du guerrier fiable, mais aussi la reconnaissance de l’autre. Ce n’est pas rien tout ça. Tant que le rugby se comprend lui-même à ce niveau, il ne se perd pas.

C’est toujours la guerre qui est à l’origine du sport ? Je ne sais pas si c’est toujours la guerre, mais pour l’essentiel de ceux que je connais, et en particulier le karaté, on plonge nos racines là. Le sport est une représentation, et au fond, toute discipline, même traditionnelle, avec sa part immédiate de codification en est une. Un des invariants du sport, c’est le courage. Il en faut pour faire du karaté ou du judo, il en faut pour faire du rugby, il en faut pour faire du ski ! Un gars qui descend la pente sans s’arrêter ne manque pas d’esprit guerrier. Il en faut sans doute aussi pour faire du badminton, parce que c’est toujours s’opposer à la volonté d’un autre, chercher à s’imposer dans le jeu. Dans toutes ses disciplines, on retrouve un habillage symbolique autour du rapport de force. Courage, sens de l’effort – on cherche dans tous les sports l’expérience du dépassement de soi, de la quête de concentration, des effets spécifiques de l’effort prolongé – mais aussi intelligence de la situation. La tech- nique, c’est ça, de l’intelligence appliquée et c’est sans doute plus intéressant que de se perdre dans le flou de la quête « d’efficacité réelle » dont on connaît les limites. D’ailleurs, c’est pour cela que les gens aiment l’aïkido, le judo ou le karaté. C’est pour le cadre, le code. C’est plutôt ça qui est structurant. Le sport, toutes les disciplines qui s’arrêtent dans une codification, c’est le jeu qui vient transcender la guerre.
On joue pour ne pas s’entretuer ? Le rapport de la vie à la mort est évidemment une expérience limite qu’on ne vit plus que par accident de parcours, mauvais hasard de la vie et tant mieux. Même les soldats professionnels aujourd’hui, on cherche à leur épargner ça au maximum en virtualisant leur expérience de la mort. Dans sa forme la plus brute, c’est une expérience essentiellement psychologique. Vous pouvez jouer vingt ans avec un couteau en bois, le jour où vous êtes menacé par une lame, le jeu cesse, votre efficacité n’a plus de sens que si votre mental suit. C’est pour cela qu’il faut savoir relativiser toutes les formes de combat codifiées, et elles le sont toutes, dans cet idéal ambigu d’efficacité. Ce n’est pas la même chose d’être escrimeur et de se battre à l’épée pour de vrai, ni d’être champion de tir et d’aller faire un duel au pistolet. Quand la vie est enga- gée, on s’en remet aux mains du hasard, ou de Dieu, si vous y croyez, et on n’en sort sans doute pas indemne. D’ailleurs, les hommes ont toujours eu tendance à mettre du code, du cadre un peu partout, y compris à la guerre, comme pour y insuffler de la clarté et du sens, de l’intelligence et de l’expertise, de la sublimation, là où rien d’autre que le chaos ne devrait régner. On l’a déjà dit, mais la guerre à la façon des féodaux japonais par exemple, est extrêmement codifiée et notre institution du duel, avec son risque mortel, nous a occupés jusqu’en 1964 !

Vous parlez du duel en europe ?Oui, les Japonais ont arrêté beaucoup plus tôt que nous. Le duel de 1964, un duel à l’épée qui se termina au premier sang opposait Gaston Defferre, un homme qui fut ministre, à l’un de ses adversaires politiques. C’est le dernier répertorié en France. Mais ce qu’on ignore souvent, c’est que cette institution qui a décimé l’élite française au XVIe siècle – on considère que dix mille aristocrates sont morts en duel en 20 ans à la fin du XVIe siècle, et on ne compte pas les imitateurs de la classe roturière – a concerné tous les personnages historiques les plus divers, les politiques, les acteurs, les écrivains, les scientifiques. Ces noms de vos livres de classe ont été des hommes qui ont dû, à un moment où à un autre, faire face au risque mortel, dans la forme codifiée du duel, qui fut aussi l’apanage de la Bourgeoisie. Clémenceau (douze duels !), le futur président de la République Deschanel, Proudhon, Ledru-Rollin, Gambetta, Wellington, Jaurès, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Lamartine, Théophile Gautier, Proust… Le Russe Pouchkine est mort à 37 ans d’une balle dans le ventre, son compatriote Lermontov, à 26 ans dans un duel au bord d’une falaise. Le génie mathématique (et grand républicain) Evariste Gallois est mort à 20 ans. Et on pourrait en citer bien d’autres. Le duel était une preuve de courage et d’honneur et il se pratiquait dans un cadre codé, ritualisé. Tu te montrais aux yeux des autres capables de risquer ta vie, pour faire honneur aux valeurs communes. C’était un message orienté vers le groupe. Le duel disait que la mort morale est plus redoutable que la mort tout court. Qu’il vaut mieux faire le deuil de sa vie que de sa fierté. Et d’un certain point de vue, la mort morale était sans doute plus difficile à affronter que la mort physique parce que, même s’ils réprouvaient pour certains cette institution très ancienne et archaïque, il leur était impossible de s’y soustraire face au jugement de leurs contemporains. La mort vaut mieux que le déshonneur. Aujourd’hui, on s’est heureusement débarrassé de ce rituel et nous faisons l’économie de nos vies. D’une certaine façon, le sport a pour une part repris la fonction de rituel collectif dont le rôle est de faire un rappel constant du modèle et des valeurs qui nous unissent. Mais, dans le même temps, la société est de plus en plus individualiste et perd ses repères. Le sport suit aussi ce mouvement.

Si on en revient à la lutte… C’est révélateur parce qu’on peut dire que la lutte est restée sur son modèle amateur, olympique qui ne suffit plus, paradoxalement, à l’institution du CIO. Et on voit dans le même temps monter la mode du MMA, qui reprend beaucoup des codes et des techniques de la lutte comme des autres arts martiaux d’ailleurs. Il s’agit bien sûr d’une codification nouvelle, même si une part de leur succès médiatique tient à la façon dont ils s’approchent d’une expérience « réelle » du combat. Cela se discute évidemment mais il est clair quand même que c’est un produit parfaitement adapté à notre époque libérale et individualiste. L’histoire racontée est simple : qui est le plus fort ? Pas de cadre, pas de style contraignants. Ils ont su travailler la dimension spectaculaire et c’est un sport professionnel. Mais leur force est aussi leur faiblesse. Leur idéologie de gladiateur excite le spectateur, mais ne fédère pas le plus grand nombre dans la pratique. Leur « récit » est un peu régressif. Le culte de la force, de « l’efficacité » et du courage, c’est une chose, mais il leur manque sans doute un habillage plus puissant, plus idéaliste pour toucher le plus grand nombre. Cette discipline aujourd’hui est surtout un spectacle professionnel, qui lui-même ne fédère qu’un groupe d’amateur. La pratique martiale doit toucher un peu plus au cœur de la conscience des hommes. Il y est toujours question de Chevalerie. Sinon, c’est l’arme qui prime sur l’humain et ce n’est pas très intéressant.

nous n’en avons pas encore parlé : quelle est l’histoire racontée par le karaté ? Et bien, c’est la même chose que tout ce que je viens d’évoquer. Une mise en scène autour du face-à-face, qui organise les valeurs, le courage en tête, avec l’intelli- gence technique comme vecteur, comme moteur et sans doute comme spectacle. Dans ce modèle d’organisation, le spectacle vient de la valeur technique, mais aussi de la valeur des hommes, de la façon dont ils sont exemplaires des valeurs partagées. Nous aimons le beau geste et les attitudes qui expriment quelque chose de grand. Le CIO, en phase avec son époque, survalorise le « spectacle », mais je ne sais pas si tout le monde là-bas comprend ce qu’est vraiment le spectacle du sport… Le karaté raconte une histoire complexe liée à l’extrême diversité de ses cultures d’origine, chinoise, okinawaïenne, japonaise et même occidentale et comme tous les arts martiaux, il est en charge de ce rapport au combat « réel », au guer- rier et à l’efficace, que la culture rugby, par exemple, a totalement sublimée. Mais, si on vient chercher le cœur de cette diversité, c’est autour de la « culture de l’esprit » qu’il faut creuser. Dans notre habit oriental, c’est l’espoir en la formation d’un esprit puissant et stable qui est le noyau dur de la pratique à travers toutes les dimensions et les clivages tradition – sport. Car même le karaté « sport » est porteur de cette culture forte. La culture du spectacle omniprésente nous demande de créer une forme que l’on puisse regarder à la télé et tout le monde est complice de cette demande, y compris l’État. On te demande de te transformer pour attirer le plus grand nombre, le plus souvent dans la méconnaissance et même le mépris du fond culturel qui est en fait ce qui a réellement de la valeur, parce qu’il est porteur justement d’un message, d’une forme de travail qui met en scène et cultive les valeurs positives. Personne ne regarde ce qui se passe dans le club, qui n’est pas un spectacle, et qui est pourtant le lieu réel de la pratique du karaté. Il y a là un professeur en charge, dans un dojo qui est comme une église, non seulement du patrimoine technique et de la pédagogie, mais de tout un fond culturel agissant dont il est l’exemple vivant. Le club ne divertit pas la société, il ne la change pas non plus, mais il change les individus qui le fréquentent avec sincérité et qui rayonnent ensuite dans la société. Si ce n’est pas le rôle du CIO — quoique — l’État devrait se souvenir du véritable rôle des sports et notamment des arts martiaux traditionnels, du karaté. Il devrait se souvenir que c’est au club que cela se passe, dans l’ombre, avec un passeur, pasteur, qui régule la disci- pline et fait travailler les gens sur eux-mêmes. C’est pour cela que nous travaillons.