Dominique Charré

« Louis Lacoste devient directeur des équipes de France »

Après la réussite de Bercy, le temps est venu pour un nouveau cycle. Thierry Masci prend du recul et de la hauteur, Louis Lacoste devient directeur des équipes de France… Dominique Charré lève le voile sur la nouvelle dynamique de la Direction Technique Nationale. RECUEILLI PAR EMMANUEL CHARLOT. PHOTOS : DENIS BOULANGER. 

Dominique Charré

Dominique Charré

OKM : Où en êtes-vous depuis Bercy ?

DC : Les lendemains d’un événement d’une envergure et d’une portée aussi grande que celui que nous avons mené à bien avec les championnats du monde à Bercy, laissent tout le monde forcément un peu dans une sorte de suspension. Moi-même, j’ai parfois eu cette impression d’être encore dans une sorte de trou d’air ! Même les étrangers ont ressenti ça d’ailleurs, comme on a pu s’en rendre compte à l’Open de Paris. On s’est tous efforcé de repartir sans perdre une seconde, mais il fallait digérer. Et puis, c’était en novembre, il y a eu le temps des célébrations et des félicitations, qui sont venues de partout, puis la trêve de Noël. Il y a eu les élections aussi. Bien que cela ne la concerne pas, il y a forcément un léger frein sur les actions de la DTN tant que cela n’est pas réglé. Cela a été aussi un temps de maturation. Après Bercy, rien n’est tout à fait comme avant et il faut se donner le temps de mesurer ce que la situation elle-même nous suggère.

Dans quelle mesure la situation était-elle nouvelle ?

Évidemment, c’est le repositionnement des cadres dont il est question. Thierry Masci, le responsable du haut niveau français depuis 20 ans, termine son ac- tion sur cette réussite historique. Il est temps pour lui de passer à autre chose et pour nous de le remercier à la hauteur de ce qu’il a amené au karaté français. Thierry Masci prenant de la distance, il fallait agir en fonction. C’est donc Louis Lacoste qui prend en main le rôle de directeur des équipes de France. Il est le plus ancien des entraîneurs en place et il a déjà une expé- rience d’organisation car c’est lui qui, depuis quelques années, s’occupait déjà du budget et il le faisait très bien. Organisation et gestion, son rôle est de travailler en lien étroit avec les entraîneurs seniors Yann Baillon et Olivier Beaudry. Il devra faciliter la communication et veiller à la circulation des idées au sein de l’équipe.

En plus de ce rôle de directeur, sera-t-il toujours entraîneur ?

Pour l’instant, c’est nécessaire, bien sûr. On verra comment les choses évoluent dans le futur et ce sera d’ailleurs à lui, en concertation avec nous, de le pré- parer. Mais on ne peut pas être directeur des équipes en ne pensant qu’à la technique. Je compte aussi beau- coup sur lui pour la formation des cadres des équipes jeunes. On ne fait qu’avec ce que l’on a, alors la condition pour bien faire, c’est de savoir exactement de quoi on dispose. L’organisation, le budget, les hommes disponibles, c’est aussi le rôle d’un bon entraîneur de savoir tout cela. On rajeunit le groupe, on donne les clés de la maison à ceux qui ont gagné Bercy. À eux de la tenir. Et je veux aus- si que ce mouvement interne dynamique fasse com- prendre à tout le monde que rien n’est figé et que des jeunes potentiels ont aussi des opportunités à prendre au sein de la FFKDA.

Quel rôle désormais pour Thierry Masci ?

Ce n’est pas la retraite des braves ! Il lui reste une bonne dizaine d’années d’activité et tant mieux pour nous. Le temps est venu pour lui de porter son expérience un peu au-delà de l’équipe de France seniors, vers les en- cadrements techniques des ligues et des régions, vers les dirigeants, les pratiquants en général. Il est porteur d’une vision moderne, sportive du karaté adapté à un public jeune dont la large diffusion ferait du bien. Mais il reste aussi en phase avec le haut niveau en gardant notamment la responsabilité du Parcours d’Excellence Sportive, du suivi de l’aide individuelle aux sportifs avec Nicolas Boulassi, par exemple, et d’autres dossiers. C’est un ambassadeur qui doit discuter et convaincre. Son action de diffusion s’inscrit aussi dans la réflexion que nous entamons sur une proposition sportive tournée vers des formes de compétition plus ludiques. Nos com- pétitions actuelles ne sont pas plaisantes. On propose la même chose à des benjamins qu’à ceux qui veulent être champions d’Europe ! Quand tu es jeune et que tu as déjà perdu deux fois en deux participations, tu vas jouer au badminton. Il y a une demande de compéti- tion. Proposons aux jeunes de venir jouer au karaté le dimanche, comme on peut le faire quand on a une licence de foot. Pour que nos licenciés restent long- temps chez nous, c’est simple, il faut qu’ils se sentent bien, qu’ils prennent du plaisir dans la pratique. On a besoin aussi de Thierry pour travailler sur le kata français, un peu en panne.

À quelles évolutions peut-on s’attendre encore ?

Le repositionnement de l’État nous oblige à faire plus avec moins de budget. Pour la première fois depuis 2006, date de mon arrivée, nous n’aurons pas cette année de cadres d’État supplémentaire, alors que nous étions passés de six à quinze dans ce laps de temps. Par ail- leurs, je constate que si le nombre des licences conti- nue à augmenter, cette augmentation est moins nette. Si on se repose sur nos lauriers, on va se scléroser. Je fais le constat que la DTN travaille beaucoup, mais qu’il y a une déperdition entre l’énergie dépensée en haut et son impact à la base. La DTN est trop absente à ce ni- veau pour que son travail soit relayé efficacement. Dans les sept interrégions, il faudrait une sorte de «préfet» dont le rôle serait de dynamiser le travail effectué sur place, de participer à la formation des profs de club, à la détection, au perfectionnement sportif tout en relayant la politique de la DTN. Il pourrait voir sur place, parler à chacun, c’est ce qui nous manque. Dans mon esprit, ce serait un dossier à mi-temps, qui pourrait être complété par un autre dossier plus vertical. Bien sûr, cela demande une réflexion sur la gestion humaine. Deux professeurs stagiaires viennent de nous rejoindre, Ayoub Neghliz et Jonathan Maruani, mais il nous faudra peut-être aussi réviser la politique des Pôles, n’en garder que deux, pour récupérer deux cadres d’État. L’essentiel pour moi est de consolider la Direction Technique du karaté, lui assurer une force et une dignité pérennes, au-delà des hommes. C’est important car on ne sait pas de quoi demain sera fait. Personne n’est là éter- nellement, et moi le premier. Dans cette perspective, le nouveau rôle de Louis Lacoste – comme l’enrichissement en expérience et en compétence de beau- coup d’autres– me rend optimiste pour l’avenir de la structure.

entraineurs

Olivier Beaudry, Louis Lacoste et Yann Baillon : une équipe voulue et soutenue par le DTN, Dominique Charré.


Louis Lacoste Directeur des Équipes de France

« Directeur, mais pas directif »

« Le DTN avait commencé à m’en parler dès l’Open de Paris et j’avais dit être prêt à le faire si Thierry Masci me passait le relais. Lui, c’est toute l’histoire du haut niveau français ! J’ai été aussi heureux et rassuré par l’attitude de Yann et d’Olivier qui ont accepté immédiatement. Parce que je veux me situer dans la lignée de ce que l’on a fait à Bercy, une adhésion dans le travail qui n’a pas besoin de relation d’autorité. Bien sûr, s’il y a une décision à prendre, je pourrai aussi le faire, mais nous allons travailler en complète intelligence. La fonction ? J’ai mes idées sur le sujet, mais je vais découvrir et je pense aussi que l’on va me guider. Comme je l’ai dit au DTN, le statut, je m’en fous, mais le projet, lui, est passionnant. J’ai une vision, de l’énergie à y mettre, il y a plein de choses à faire. Quand tu es entraîneur, tu es force de proposition. Là, j’aurai plus de marge de manœuvre pour faire avancer les choses dans le sens qui me paraît juste. Mais je sais aussi que cela va être une découverte. Même quand tu es tout proche des choses, tu ne soupçonnes pas ce que c’est d’être vraiment dans la responsabilité. Quand tu y es,tu vois ce que tu ne voyais pas. Je l’avais bien mesuré en prenant le coaching de l’équipe masculine ! Ce que je souhaite amener ? Disons que j’aime les mots de rigueur et de confiance. Confiance et respect entre nous, liberté d’expression dans un cadre bien installé. La rigueur, le cadre, ce n’est pas de la contrainte, au contraire, c’est de la liberté et de l’efficacité en puissance. Et, bien sûr, il faut savoir garder de la flexibilité. Un cadre, cela n’est pas restrictif et, directeur, cela ne veut pas dire directif. Je n’aurais pas aimé qu’on me le fasse et je me suis construit comme entraîneur grâce à la responsabilité que l’on nous a toujours donnée. C’est un super challenge et moi, depuis dix ans, je m’en rends de plus en plus compte, c’est aux défis que je marche. Je suis ravi. Je commence d’entrée de jeu avec les équipes jeunes sur la préparation des championnats du monde cadet-juniors-espoirs, parce que c’est une opportunité de prendre mes marques, de commencer à travailler avec les jeunes entraîneurs et de rapprocher les espoirs du top niveau seniors. Le lien était cassé depuis 2-3 ans, il est important de le renouer. Avec les pôles, avec les clubs ? Il s’agira de bien répartir les responsabilités. Nous ne prendrons pas en charge celles qui leur incombent. Les clubs et les pôles seront au service de l’équipe de France et pas l’inverse. » E.C.


Thierry Masci

Le guerrier n’aspire pas au repos

53 ans, entraîneur national depuis qu’il a arrêté sa propre carrière sportive à 31 ans après deux titres mondiaux, et une conduite héroïque quand il était membre du GIPN, Thierry Masci disait, à l’été 2010 à un journaliste d’Officiel Karaté Magazine : « Ce dont je rêve aujourd’hui, c’est de faire le doublé par équipes à Paris en 2012 devant le public français et finir là-dessus. Si c’est notre destin, ce sera bien ». Voilà qui est fait. Après avoir commencé sa carrière d’entraîneur seniors par le titre mondial par équipes de Cherdieu, Pinna et toute la bande, le responsable du haut niveau Thierry Masci peut tirer sa révérence comme il en rêvait. Désormais, c’est à la nouvelle génération, qu’il a formée, coachée, et puis encore formée, de prendre à bras le corps la nouvelle dimension, les nouvelles problématiques des grands événements sportifs du karaté. Bercy, 173 nations… demain, les Jeux olympiques ? « Thierry Masci, je le connais depuis tout petit, se souvient l’entraîneur Yann Baillon. C’est lui qui m’a donné ma chance et qui a toujours été là à toutes les étapes importantes de ma carrière dans le karaté. Il nous a formé comme athlètes, puis comme entraîneurs. Il œuvre depuis si longtemps pour donner une part de sa vitalité au karaté français ! Insuffler quelque chose en plus, c’est son talent… Il a des qualités humaines énormes, c’est un père pour nous. Capable de servir de soutien, de relais, de rempart. Il nous a beaucoup encouragé, protégé, mais aussi recadré quand c’était nécessaire. Thierry Masci a mis la barre très haute et il l’a fait souvent un peu seul. C’est à nous de faire maintenant. Mais je ne m’affole pas ! Il sera toujours là ! ». C’est ce que pense aussi le principal intéressé. « Je ne quitte pas le haut niveau ! Le temps était venu et Louis Lacoste est mûr pour ça. Je lâche donc les seniors tranquille, j’ai bouclé la boucle avec eux. Je vais pouvoir m’investir un peu sur les jeunes, les tranches d’âge 11-14 ans et 15-18 ans qui ne doivent pas prendre de retard. Un jeune de 15 ans sera peut- être champion olympique en 2020 qui sait ? Je peux aussi avoir de l’influence positive sur les jeunes entraîneurs, Biamonti, Cacheux, Achour… Et puis il y a le grand chantier du kata à lancer, des tours de table à faire, une analyse à conduire. Je veux être à l’initiative de ça ». Non, décidément Thierry Masci n’est pas fatigué.