Claude Pettinella

«  Le karaté, ma mission »

Ce longiligne au talent inné a donné comme combattant une touche aérienne au karaté français des années 80 et comme entraîneur des titres de champions du monde à la pelle dans les deux décennies suivantes. Un parcours éclatant, une attitude à l’opposé. Il y a toujours chez lui de la douceur et de l’élégance qui couvent. Claude Pettinella est un vrai tendre, un discret aux mots sobres qui laissent surtout passer l’âme et le sourire. Recueilli par : E. Charlot / Photos : D. Boulanger

Pettinella

Fils d’immigré italien, Claudio Pettinella– deux t, deux l – a désormais 53 ans, marié dePuis 33 ans à une Femme qui a su s’aCCor- der à sa Passion et à son engagement Pour le karaté « aveC PatienCe et toléranCe ». Champion inné, il est vice champion d’Europe dès ses 19 ans. Il sera quatre fois champion de France mi-lourds (1982, 1983, 1984, 1988) dans la même catégorie que Marc Pyrée (avant sa montée +80 kg) et Jacques Tapol. Il sera aussi sept fois médaillé européen, trois fois vainqueur en individuel, deux fois cham- pion d’Europe par équipes, médaillé mondial par équipes. Entraîneur national pendant 18 ans, il a accompagné les grands champions français Biamonti, Pinna, Fischer et beau- coup d’autres et fut l’un des entraîneurs de référence de l’équipe de France sur la décennie 1994–2004 pendant la- quelle l’équipe nationale sera six fois finaliste par équipes et cinq fois championne du monde avec les masculins et pour la première fois championne du monde en 2000 avec les féminines. Il est désormais DTN adjoint char- gé de la relation avec les ligues et délégué aux grades.

Claudio Pettinella. Mes parents étaient des Italiens de Pescara, dans les Abruzzes immigré en Lorraine. Mon père ouvrier, ma mère couturière. Tandis que mon père quittait l’usine pour devenir représentant de batteries de casseroles en inox avec ma mère, moi je faisais du foot, mais aussi du judo, entre sept et quinze ans. On avait peu de moyens, on se chauffait avec la cuisinière à bois, mais mes parents ont su s’intégrer et faire les bons choix, ils ont fini par avoir les moyens d’acheter quelques appartements pour louer. J’ai été naturalisé français à 15 ans, à cause du karaté. Mes parents m’ap- pelaient Claudio, mais à l’époque c’était Claude au lycée. C’est resté. Ce n’est pas que j’ai eu honte de mes ori- gines, rien de tout cela… On me connaît comme Claude Pettinella, mais aujourd’hui j’aimerais bien retrouver mon vrai prénom, Claudio.

C’est bien Pour un garçon. Mon père m’amenait au judo, il pensait que c’était bien pour un garçon. D’ailleurs, il s’était inscrit en même temps que moi. J’étais un enfant bagarreur qui n’aimait pas l’injustice, mais qui aimait surtout se battre. Il y a toujours de ça dans les grandes familles italiennes. Du côté de mon père, ils étaient neuf dans la fratrie et ils rivalisaient constamment. Moi, j’étais d’un naturel introverti, mais j’avais une agressivité au fond de moi. Et puis j’ai longtemps eu du mal à sortir les mots, parce qu’on parlait italien à la maison. Alors je m’expri- mais comme ça. J’ai fait mon premier cours de karaté le 15 février 1975. Je ne sais pas pourquoi je me rappelle de ça… En judo, je n’étais pas mauvais. Ceinture marron, quelques médailles par ci par là. Mais j’avais beaucoup grandi, je n’avais plus les mêmes sensations. C’est un ami de lycée qui m’a emmené dans cette salle annexe d’une église, au plancher branlant, et non chauffée. Et quand il fait froid en Lorraine, il fait vraiment froid ! J’ai adhéré rien qu’en regardant le cours. Le rythme, le jeu des pieds et des poings, c’était pour moi.

PrédisPosé à ça. J’aimais l’idée de savoir me battre. Le judo m’avait appris à être en kimono et face à face. J’étais dans mon élément. J’étais prédisposé au sport et surtout au karaté, physiquement, avec ma taille et une souplesse naturelle, et mentalement, parce que cela convenait à mon tempérament intériorisé. J’ai été happé par les entraîne- ments, passionné par ce truc là. Je suivais les conseils, j’avançais sur mon chemin sans regarder à côté. Je n’avais aucune conscience de ce qui se passait autour de moi. Je suis devenu une sorte de leader du club, mais moi je n’en avais aucune idée. J’avais un talent inné. Je me suis imposé très vite en Lorraine, un vivier de combattants réputés. En trois ans, j’étais en équipe de France.

La méthode Lucani.Yves Lucani était champion de France, Daniel champion d’Europe. Daniel a tout de suite senti un potentiel et ils m’ont formé à leur idée. Trois mois plus tard, avec ma ceinture blanche, je faisais ma pre- mière compétition. Au premier combat, je tombe sur une ceinture noire connue de la région et je gagne. À l’époque, il ne fallait que deux waza-ari, c’était plus facile ! Cela a fait un peu de bruit. Je crois que sur cette compétition déjà, Gilbert Gruss était là et m’a repéré tout de suite. Je combattais à l’instinct, avec une aisance immédiate dans les gestes de karaté et les frères Lucani n’ont pas cherché à changer ça. Ils m’ont confronté au combat sans aucune base technique. Je ne calculais rien et je n’avais aucune idée préconçue de ce qu’il fallait faire. Je me suis inventé un karaté très mobile avec beaucoup de techniques de jambe. J’attaquais, je contrais, au feeling. À l’entraînement, Daniel m’en mettait plein la tête et je ruminais dans mon coin en pleurant de frustration « moi  aussi, je pourrais te frapper au visage ». Je n’osais pas, par respect. C’était sûrement limite, mais à cette école, j’ai pu sortir mon agressivité, la canaliser, et finalement prendre confiance en mes moyens.

« il Faut Choisir. » Mes profs m’avaient dit, « c’est le kara- té où les études, il va falloir choisir ». J’ai arrêté en seconde. Mes parents sont descendus dans le Sud et ont ouvert un camion magasin. J’ai suivi et j’ai aidé, tout en m’entraînant le plus souvent seul. À 20 ans, en 1980, j’ai ouvert un club à Martigues, tout en faisant le tour des dojos de la région, Boutros, Saidane, Bricard pour essayer d’apprendre quelque chose… À ce moment- là, j’entre à la Ville de Martigues comme employé muni- cipal, pour gérer le site de tennis. Je me lève tôt et je me couche tard. J’étais arrivé en équipe de France depuis 1979 et j’avais déjà ramené une médaille d’argent des championnats d’Europe. Trop vite seul, sans soutien ni structure, sans profondeur dans mon karaté, j’allais à tâtons. J’édifiais mes stratégies dans mon coin et j’allais dans les clubs pour tester… Je me suis débrouillé sur le potentiel. A posteriori, je me dis que j’ai fait une carrière sportive sans me donner les moyens. C’est vraiment quand j’ai commencé à travailler avec Francis Didier à Montpellier, une fois par semaine, que j’ai pris conscience de ce qu’était la maîtrise technique et l’intérêt qu’il y avait à comprendre ce que l’on faisait. L’approfondissement technique m’a d’abord déstabilisé. J’ai appris les katas pour la première fois ! Il a fallu que j’emmagasine beau- coup pour commencer à trouver une nouvelle aisance, plus maîtrisée, qui a renforcé ma confiance. J’aurais aimé avoir cette méthode plus tôt, mais ce n’est pas un gros regret non plus.

Dix ans d’équipe de France. J’ai fait dix ans en équipe de France. Ça a démarré très fort. Dès 1980, je suis cham- pion de France et champion d’Europe. Ensuite, c’est plus chaotique. Les Anglais étaient au-dessus à cette époque et McKay, double champion du monde, a été plus fort que moi pendant ces années. Aux championnats du monde, en 1980 à Madrid, je me pète le doigt en quart de finale sur un Mexicain. En 82, je me fais une double fracture au pied en Écosse contre McKay, deux mois avant les cham- pionnats et en 84 j’ai eu une hépatite. À moins que ce soit l’inverse… En équipe, on était régulièrement dominé par eux. En 86, on passe tout près du titre parce que cette année, je suis en 4e combattant et, cette fois, alors que je tombe sur McKay, j’ai une telle envie que je le bats 8-0. Malheureusement, cette fois-là notre finisseur Ruggiero, si souvent vainqueur, n’y arrive pas. J’avais la fibre collective. Un titre pour soi, ça ne se partage avec personne. Moi, je préférais avoir les copains derrière et me battre pour eux.

Un Champion sans ambition. À vrai dire ma carrière est assez brumeuse dans mon esprit. Je me suis retrou- vé en équipe de France sans avoir eu le temps de rêver à ça, de me créer des objectifs, une ambition de cham- pion, sans même l’avoir désiré. J’avais le sentiment que tout cela, ce que j’avais fait pour l’obtenir, ce n’était rien d’extraordinaire. Quand tu n’as pas la culture de ce que tu fais, tu gagnes parfois une forme de force, mais tu perds une grande part de l’intérêt de la chose. Je me souviens que sur mon premier championnat d’Europe, je bats un concurrent espagnol qui était en fait un champion réputé. Mais moi, je n’en savais rien. Être champion ? Pour moi, c’est un ressenti plus qu’un palmarès. J’aimais la sensation d’être fort. Ma motivation, c’était ce sentiment de domi- ner la situation, un plai- sir intense, mais intime de prendre les choses comme elles viennent, dans la justesse, l’esprit éveillé à ce que tu es en train de faire, et de bien faire. Je ne cherchais rien d’autre.

Biamonti. J’ai intégré le staff technique en 88-89 der- rière les Gruss, Didier, Martel, Bilicki à l’époque, le DTN Guy Sauvin. J’ai eu 6-8 ans d’apprentissage pendant les- quels j’ai aspiré l’expérience et la compétence en me di- sant que si on m’avait choisi, c’est sans doute que, si je n’avais pas encore le niveau, j’avais au moins le potentiel. Comme entraîneur, j’ai toujours insisté sur la maîtrise technique consciente. Savoir comment les choses fonc- tionnent, se donner les moyens de dominer la situation. Alex Biamonti, je l’ai connu quand il avait 15 ans à peine. Je me souviens d’une finale de championnat d’Europe cadets, à l’échauffement, il m’a coupé le souffle sur un tsuki ! Je n’ai rien montré par fierté, mais je me suis dit : « Celui-là, il en a ». Avec lui, c’était simple, je le laissais faire son karaté offensif. Il ne fallait surtout rien imposer à ce champion né qui était le meilleur depuis le début. Quelques petits ajustements, être à l’écoute, lui donner l’attention dont il avait besoin. Bien sûr, on a beaucoup travaillé, mais c’était un tel potentiel…

Pinna. Avec Christophe, l’histoire est différente. On était à l’opposé l’un de l’autre. Lui avait du mal à se faire diriger, il avait toujours besoin d’avancer par lui-même. Moi, j’avais toujours eu besoin du collectif. J’étais réservé, tourné vers des sensations intérieures, il me disait que sa source de motivation, c’était le public. En fait, on avait aussi beau- coup de points communs. Je le voyais évoluer sur un Open de Paris, en 99 ou 2000. Il revenait de blessure et il avait perdu. J’admirais son talent depuis des années et j’avais
le sentiment de savoir ce qu’il fallait faire pour en tirer le meilleur. On a signé une sorte de pacte. « Tu adhères ou  pas ». On avait dix mois de travail devant nous avec comme objectif une médaille aux championnats d’Europe. Il s’est énormément investi, venant sur Martigues pendant deux jours dans la semaine et travaillant seul le reste du temps. L’objectif a été atteint, il a été qualifié pour les champion- nats du monde qu’il a enfin gagnés cette année-là. J’avais tenté de lui faire acquérir ce qui lui manquait, un peu plus d’appui et de précision. Mais je crois surtout que ce que j’ai réussi, avec mon caractère, c’est à le faire un peu en- trer en lui-même pour développer une vision interne de sa pratique. Cette aventure nous a rapprochés. Nous ne sommes pas les mêmes et c’est très bien. J’ai toujours admiré sa capacité à se donner les moyens et à endurer, son intelligence des situations, son autonomie. Il a de grandes qualités humaines.

Les Filles de l’équipe de France. On était deux ans avant Munich (2000) et je voyais ces filles, Fischer, Leroy, Chéreau, Mécheri au très fort potentiel individuel, mais qui ne gagnaient pas en groupe. À l’époque, on n’indi- vidualisait pas beaucoup. À vrai dire, on ne parlait pas vraiment plus aux garçons qu’aux filles, mais les filles, elles, en avaient besoin. Elles voulaient sentir les entraî- neurs proches d’elles. On a commencé à faire un travail spécifique. J’étais attentif à leurs demandes et je tachais de leur faire comprendre qu’elles pouvaient aller plus loin ensemble, qu’elles pouvaient être aussi fortes que les garçons – lesquels étaient champions du monde depuis 1994. Elles sont devenues championnes du monde 2000. La clé de ce succès ? Il fallait s’occuper d’elles.

Monterrey 2004. Ma carrière d’entraîneur est beau- coup plus claire que celle d’athlète dans mes souvenirs ! Avancer, progresser et transmettre en même temps, c’est ce que j’ai toujours aimé faire. En 2004, cela fait dix-huit ans que je suis entraîneur national. Avec l’équipe masculine, on a été plusieurs fois champion du monde et on part au Mexique avec un groupe que nous avions connu en cadets, les Balde, Biamonti, Chantalou… Les voir champions du monde, ça été une consécration, comme un point d’orgue, un truc très fort pour Thierry et moi. Il fallait passer à autre chose. Ce n’était pas évident, mais, aujourd’hui, je suis très heureux de ce que je fais. Je suis dans ma famille du karaté comme DTN adjoint et j’aime le double travail que cela impose, à la fois le ter- rain, que je ne peux ni ne veux quitter – j’aime le kim, et transmettre, c’est ma vie – mais aussi les dossiers que le DTN Dominique Charré me confie. Je continue à ap- prendre. Après ces championnats du monde inoubliables qui nous ont marqués à jamais, avec la perspective du karaté olympique, on part sur une décennie forte avec des missions nouvelles. J’ai l’impression d’avancer toujours et cela me convient. Je cherche à m’enrichir de compé- tences et d’expertises nouvelles, avec les autres, parce que ce qui compte, c’est de créer une richesse collective partagée et qu’à la fin, le bonheur c’est ça.

Une génération. J’ai 53 ans. Avec Giovanni Tramontini et Thierry Masci, nous sommes les trois anciens de la DTN désormais. Avec Thierry, on a fait l’armée en 79-80, et on ne s’est plus quitté. On a vécu le même parcours. Dans notre trio d’entraîneurs, nous nous complétions bien. Masci et moi, les permanents, on amenait le travail technique, mais Thierry avait aussi cette âme pour souder les groupes, c’est un garçon très passionnel. Ruggerio était le stratège, Marc Pyrée a amené ensuite son enga- gement et sa proximité avec les athlètes. Je suis dans le karaté depuis mes 15 ans. C’est une destinée. Ça fait une vie très riche, mais qui est passée très vite ! Le kara- té m’apporte toujours ce qu’il m’a donné, un levier pour la prise de conscience intérieure de ce que peut être la vie. Une méthode pour mieux comprendre, mieux agir, que je continue à transmettre. Mais peut être que si on va vers des sports de combat ce n’est pas pour rien ? C’était peut-être une sorte de mission ? En tout cas une ren- contre essentielle avec ce que j’étais destiné à faire.