Discussion avec Francis Didier

La diversité des styles

Hironori Otsuka, Matsumura Sokon et Itosu Yasutsune, des maîtres qui incarnent la pluralité des styles et la richesse de la discipline.

Parmi les grands budo, le karaté affiche une spécificité qui est aussi sa marque historique : sa diversité. Francis Didier nous propose une réflexion sur le sens et l’intérêt de cette notion que l’on appelle « style » et l’avènement historique de son nécessaire contrepoids, l’unité. recueilli par e. charlot / dessins : nicolas trève

OKM : Pourquoi le karaté est-il resté si divers dans la pratique de ses différents styles ?

Francis Didier : C’est la spécificité du karaté d’avoir gardé toutes les traces de son histoire dans une forme plurielle. La création du judo doit tout au réformateur Jigoro Kano, même s’il y a de la complexité aussi dans l’histoire de cette construction et que, au fond, le judo continue à évoluer chaque fois qu’on y touche. Le karaté est le produit d’une histoire riche, avec de très nombreuses variations liées aux diverses cultures et époques, aux divers besoins que l’on a cherché à combler. Rappelons que le karaté est à cheval sur trois cultures, ce qui est déjà original. La Chine d’abord. Les styles de combat chinois répondaient à des besoins spécifiques, ils étaient issus d’une société civile qui cherchait à se protéger dans ses activités de tous les jours, dans ses voyages, ses échanges commerciaux. C’est pourquoi sans doute il y a une telle inventivité. En Chine, on avait réfléchi à la façon de se battre avec des armes longues quand on était à cheval, des armes courtes pour les cacher dans les vêtements, des objets acceptés à l’intérieur des bâtiments, mais aussi ses outils professionnels, ou même les objets de tous les jours. Les Chinois proposent des méthodes pour se battre avec un écritoire, une pipe, un banc… L’influence de la culture chinoise du combat s’est mélangée à Okinawa à des boxes régionales pour une population d’agriculteurs et de pêcheurs. On connaît l’histoire de l’interdiction par le clan dominant des Satsuma de toutes les armes, et c’est pourquoi on a, aux origines de notre karaté, des modes de combat dans lesquels on trouve cette exploitation systématique des objets du quotidien, faucilles, piques, fléaux, rames, dont certains largement détournés de leur usage originel, comme le tonfa, qui était une poignée de meule à l’origine, et qui fut utilisé pour détourner les lames des sabres. Une arme très particulière, liée à la situation du moment, mais qui a traversé les époques et continue à être utilisée.

La troisième culture qui transforme le karaté, est bien sûr celle du Japon…

On l’a déjà évoqué, mais il y a un bouleversement profond du karaté dans le passage à la culture japonaise. Au Japon, la grande histoire martiale est militaire et le karaté se met alors au diapason de la culture du sabre de façon quasiment idéologique. Quand Funakoshi explique qu’il n’y a pas d’attaque en karaté et qu’il précise que le poing doit rester comme le sabre au fourreau, on peut y lire une influence culturelle étonnante. Alors que, dans les styles okinawaïens, les attaques sont courtes et enchaînées dans l’esprit d’une boxe libre, au Japon, la distance est rallongée, comme si on combattait au sabre, et le coup prend la dimension d’une frappe mortelle, en contradiction, le plus souvent, avec la réalité. C’est cela l’esprit d’un style, toutes les logiques sont possibles, y compris celle d’une influence de l’idéologie ou de la culture plus forte même que les principes techniques ou la recherche d’efficacité, un concept lui-même très relatif.

L’efficacité, un concept relatif ?

On pourrait croire à cette idée simple : les arts martiaux recherchent toujours plus ou moins la même chose, qu’on appellerait globalement l’efficacité. Mais si on réfléchit un peu, on comprend très vite qu’il s’agit d’une dimension pas si simple à cerner, liée elle aussi à la situation. On parle de l’efficacité des grands duellistes japonais, mais ces hommes travaillaient une escrime codifiée en quelque sorte, qui s’est peu à peu éloignée de la situation du champ de bataille. Les sabreurs japonais étaient certes efficaces, mais une efficacité liée à la situation spécifique, de plus en plus éloignée de la situation du champ de bataille… Des hommes à pied avec une arme de cavalerie à leur ceinture – parce que cette arme était une marque aristocratique dont ils ne voulaient pas se séparer en dépit de son inadaptation à la situation nouvelle, c’est-à-dire quand ils ont progressivement renoncé à la cavalerie, puis à la guerre ellemême. Ils sont devenus experts dans l’art de dégainer en position à genoux et de frapper des adversaires sans armure. L’étiquette interdisait de tenir l’arme de la main gauche, alors que sur un champ de bataille, on chargeait sabre au clair – pas besoin d’apprendre à dégainer – des adversaires protégés par des casques et des armures, avec une arme plus longue et plus lourde et probablement tenue du côté le plus habile. C’est encore plus clair avec les duellistes occidentaux. Alors que les combats guerriers continuent sans grande interruption, l’escrime du duel privilégie progressivement une arme d’estoc de plus en plus fine, donc très technique, mais finalement moins dangereuse qu’une arme de guerre, car l’idée implicite était de piquer l’adversaire pour arrêter le combat « au premier sang », en faisant autant que possible l’économie de la mort. Ce qui fait d’ailleurs penser à ce que l’on trouve dans la nature : quand un chien fait face à l’un de ses congénères, il ne se comporte pas du tout pareil, il n’a pas les même attitudes et n’emploie pas les mêmes techniques que quand il cherche à tuer une proie. C’est que, même dans la nature, on retrouve les logiques de l’affrontement réglé, dont le but est d’affirmer sa supériorité sur l’autre, sans avoir à le tuer. Ce qui compte, c’est ce qui est recherché, en l’occurrence la soumission du plus faible, qui tend symboliquement sa gorge. Il n’y a que la guerre la plus sauvage qui explore cette situation particulière où l’idée est de tuer les opposants par tous les moyens. Pour ne pas avoir compris la différence, les indiens d’Amérique se sont fait déchiqueter par des mitrailleuses Gatling, alors que, de leur côté, ils cherchaient surtout à humilier l’adversaire en le frappant avec un bâton. Dans toutes les variations d’un système de combat, il y a la marque de ces motivations souvent biaisées.

Ce sont les styles qui portent en eux la trace de ces motivations diverses ?

On dit que le style, c’est l’homme et c’est vrai aussi dans les arts martiaux. Les différences de style répondent à des critères multiples. Bien sûr, la situation « réelle ». Encore faut-il savoir laquelle. Champ de bataille, duel, sécurité dans diverses situations, défense personnelle… mais les inflexions peuvent être liées à l’imaginaire : culture, idéologie, et toujours à des situations ultraspécifiques. Quand, à Paris au XVIIIe et au XIXe siècles, l’aristocrate ou le grand bourgeois se promène avec une canne-épée dont il a appris à se servir, cela veut dire qu’il n’y a pas assez de gens d’arme pour le protéger efficacement en toutes circonstances, mais aussi qu’il n’a pas ou plus le droit de porter l’arme aristocratique en évidence, et qu’il tient quand même à en avoir une cachée. La situation, la technique (en l’occurrence une variation de l’escrime traditionnelle), mais aussi la culture, la relation des classes sociales entre elles, tout est en jeu dans cet exemple. La classe populaire cache un couteau, l’aristocratie et ceux qui l’imitent cachent une épée. Il y a aussi l’expérience individuelle de l’expert : c’est parce qu’il avait pratiqué le jujutsu qu’Hironori Otsuka a orienté sa forme de karaté vers ce qui est devenu le wado-ryu. La motivation pour combattre est essentielle : quand on cherche une victoire dans des affrontements plus ou moins réglementés, la première motivation implicite, c’est justement de ne pas tuer l’adversaire. Où se joue la victoire ? Dans le réel ou dans une dimension symbolique ? Contre de purs « ennemis », ou contre les membres du même clan ? Le style en sera très différent. Ce n’est pas pareil de pratiquer aujourd’hui un style en Europe où les armes sont bannies de l’espace public, ou aux États-Unis, où les armes sont autorisées dans certains cas, ce qui crée une mentalité très particulière. Les styles, ce sont des constructions complexes et parfois inattendues, où le risque de confusion est constant.

Le risque serait de travailler un style, une méthode qui ne corresponde pas à ce que l’on souhaite ?

Il y a des confusions qui peuvent être dangereuses. Ainsi quand on veut retrouver le jujutsu sur la base du judo, lui-même synthèse d’anciennes écoles de jujutsu, on joue sur les éléments techniques, les motivations, les situations et on peut s’y perdre un peu. Pour le karaté, on peut avoir ce genre de souci si on croit pouvoir aborder la défense personnelle en construisant autour de oi-tsuki… une technique modifiée par Gichin Funakoshi à des fins didactiques et pédagogiques. Il lui fallait une technique d’attaque ample et linéaire pour pouvoir montrer comment tourner autour, dans son option défensive du karaté. À Okinawa, on ne trouve pas trace de ce grand coup de poing en longueur, au contraire, il est très court. Le oi-tsuki long correspond à un besoin très particulier, qui n’est pas franchement lié à l’efficacité, quelle que soit la situation envisagée.

La diversité des styles de karaté a-t-elle un sens ?

Comme on l’a dit, la richesse très particulière du karaté, à cheval sur tant de cultures (il est d’ailleurs aussi largement lié à la culture occidentale dans ses évolutions modernes), mais aussi cette façon spécifique de garder la trace, par les écoles et les styles, de toutes les préoccupations successives, fait de notre karaté une discipline plurielle. C’est une force. Comme une oeuvre cubiste, en fonction de l’angle par lequel on l’aborde, on peut trouver ce qu’on y cherche, si on reste vigilant aux distorsions. Les postures, les blocages, les esquives, les saisies, le contrôle, le contact, les armes blanches, l’affrontement, le sport, la défense de soi, la culture… les multiples facettes se juxtaposent pour éclairer un même grand sujet.

La question qui peut se poser c’est où est donc l’unité du karaté ?

C’est là qu’on doit rendre hommage à Gichin Funakoshi. Il y a bien sûr une histoire particulière, qu’on a évoquée, des hommes, des combattants qui apprennent les uns des autres, mais personne ne s’était interrogé sur les fondamentaux de ce grand ensemble un peu parcellaire, ni fait l’effort de les mettre en évidence. À l’époque de la présence de Funakoshi à Tokyo, il y avait aussi le fameux Motobu, un combattant au niveau supérieur à celui de Funakoshi. Mais ce n’est pas lui qui va faire du karaté une discipline populaire au Japon et dans le monde. Cela, on le doit au travail intellectuel et spirituel de Funakoshi.

L’apport de Funakoshi n’est pas lié à sa maîtrise du karaté ?

Gichin Funakoshi n’était pas un grand technicien, comme d’ailleurs Jigoro Kano, le créateur du judo ne l’était pas non plus. Mais il a fait un travail comparable sur certains points avec le karaté à celui qu’a fait Kano avec le judo. Ce qui fait la force de Kano, c’est sans doute sa fascination pour le sens, les principes premiers. Kano passe la technique du jujutsu au crible de son intelligence. Ce sera une passion constante de toujours plus approfondir, de toujours mieux clarifier les principes techniques, les concepts socles de la discipline. Gichin Funakoshi a eu une approche de philosophe, il a cherché – et réussi – à relier la modeste boxe okinawaïenne qu’il avait présentée à Tokyo, non seulement, comme on l’a beaucoup dit, à la transformation « moderne » initiée par Kano, mais surtout, comme Kano le fait avec son judo, à la grande tradition spirituelle orientale.

C’est le sens qu’il faut donner à cette imitation par une boxe de l’art du sabre japonais ?

Bien sûr. L’imitation est une façon pertinente d’atteindre rapidement pour l’Okinawaïen la conscience japonaise en faisant du karaté une continuation, dans la modernité, de la tradition guerrière classique. Le mimétisme technique, qui fait des bras et des jambes des sabres, est accompagné d’une récupération pour le karaté de l’étiquette et des modèles culturels du sabre et de l’esprit martial traditionnel japonais. Et, bien sûr, l’érudit Funakoshi n’oublie pas de réfléchir à la dimension spirituelle, l’influence du Bouddhisme Zen, qui accompagne depuis des générations la culture martiale japonaise, et qui plonge de lointaines racines dans la spiritualité chinoise. Son travail brillant sur le sens du mot karaté reflète tout à fait ces préoccupations. On a, au départ, un simple terme générique pour évoquer la « main de Chine » avec ses nombreuses écoles diverses. Il propose, sous l’influence de Jigoro Kano, d’en faire une « voie » (do) qui serait celle de « la main vide », mais que l’on peut lire aussi comme « la main sans arme », c’est-à-dire sans mauvaise intention, ou encore une allusion à la mystique de la grotte (un des sens du mot « kara »), espace de réflexion et de transformation intérieure. La notion de vacuité est aussi au coeur de la pensée bouddhiste, de même que le non-agir, auquel fait aussi référence le refus de porter la première attaque du karaté de Funakoshi. Nommer les choses, c’est le premier pas pour les faire exister.

Funakoshi est un réformateur habile, il offre un avenir au karaté, mais en quoi est-il vraiment universel ?

Quel est son leg aux générations suivantes ? C’est la culture de l’esprit. Dans la continuité de la grande tradition spirituelle orientale, Funakoshi identifie le point fondamental, ce qui répond à la question de l’unité. Ce qui est au centre, c’est l’esprit. Il disait que ceux qui perdent un animal apprécié ou un objet de valeur mettent tout en oeuvre pour le retrouver, « il faut faire la même chose quand c’est l’esprit qui s’égare ». En philosophe, Funakoshi a installé le karaté dans cette perspective essentielle. Le karaté est une voie morale et spirituelle, un moyen d’approfondir les principes et de construire des individus accomplis.

Voilà l’unité du karaté au coeur de sa diversité…

Au fond, nous sommes comme des alpinistes, des « concurrents de l’inutile ». C’est-à-dire qu’il n’y a plus de sens à faire une carrière sportive ou une autre approche du karaté, comme il n’y a pas de sens à gravir un sommet, comme le font les alpinistes. Chaque chemin se vaut comme le dit la métaphore : « Par quel bout qu’on attaque la montagne, tous les chemins mènent au sommet ». Qu’importe la diversité des voies, ce qui compte, c’est qu’en arpentant celle que l’on a choisie, on soit transformé par le parcours. Les alpinistes grimpent l’Everest et risquent la mort pour un idéal gratuit. Notre montagne à nous, c’est la pratique martiale, le combat, le karaté, sous une forme ou une autre. On cherche le point le plus élevé de notre pratique, et bien sûr à un moment il faut redescendre, et dans la vie, cette descente est toujours rude, avec la maladie, la vieillesse, la mort au bout. Mais il reste la vision de ce qui a été accompli, il reste la transformation. Et si le caractère a été assez forgé par la pratique, alors il est assez fort pour pouvoir affronter l’inévitable. À quoi reconnaît-on un homme qui a « l’esprit » ? Au fait que, d’une façon ou d’une autre, il a travaillé sur ses peurs – et peut-être les a-t-il vaincues – à commencer par celle qui fait socle, la peur de la mort. La pratique, le face-à-face avec le risque même ritualisé, symbolique, replacent l’esprit au centre, et font des hommes non seulement courageux, maîtres d’eux-mêmes et fiables, mais aussi polis, humains, aimants, modestes… C’est un bel espoir.