Discussion avec Francis Didier

Réflexions sur le karaté olympique

En ces lendemains de Jeux olympiques de Londres surmédiatisés et à la veille de la session du CIO en février 2013 qui décidera des sports sortants et des sports entrants, Francis Didier revient avec nous sur l’hypothèse du karaté olympique, les espoirs, le calendrier, mais aussi les enjeux culturels et les risques courus. Un long voyage dans le temps. Tout a commencé en 776 avant Jésus-Christ…

Recueilli par Emmanuel Charlot

OKM : Quel est la légitimité du karaté, art martial asiatique avant d’être un sport, à devenir un sport olympique ?

Francis Didier : C’est une vaste question. On peut com- mencer par un élément de réponse : les « arts martiaux », sont présents dès les origines des Jeux antiques, dont on fixe la naissance, rappelons-le, à l’année 776 avant Jésus-Christ, même s’il est probable que tout avait débuté beaucoup plus tôt. En effet, la lutte et le pugilat – une forme de boxe avec les mains protégées par une courroie de cuir et plus tard, des lamelles de métal font partie des disciplines originelles, bientôt rejointes par le pancrace, une sorte de combat libre où tout, même les morsures et les doigts cassés étaient autorisés. Trois sports de combat au cœur des Jeux originels. Par la suite, la lutte « gréco-romaine » sera la discipline reine des premiers jeux modernes de organisés à Athènes en 1896. Et le pugilat moderne, la boxe, en fera partie dès 1904.

Peut-on parler d’arts martiaux, avec ce que cela sous-entend sur le plan de la formation de soi ?

Ce que l’on peut dire, c’est que les Jeux antiques, au moins dans leur principe, ont une dimension fortement spirituelle. Quant à ces disciplines de combat, on sait que les Grecs accordaient une importance fondamentale à la formation du corps, qui contribuait à la formation de l’âme. Pythagore, le premier des philosophes grecs, gagna les épreuves de pugilat aux Jeux olympiques à 18 ans. Il fut aussi le beau-père et, dit-on, l’entraîneur du fameux Milon de Crotone, le plus grand lutteur de l’Antiquité. À cette époque, la culture du corps n’est jamais loin de celle de l’esprit. Et d’ailleurs, c’est vrai aussi de la conception de Coubertin…

Les premiers Jeux olympiques modernes ont une dimension spirituelle ?

Très clairement. La vision de Coubertin était éducative. Comme dans notre culture, c’est la formation de la jeunesse qui était l’enjeu, ce qui était aussi le slogan de Jigoro Kano, le créa- teur du judo, contemporain et grand supporter du projet de Coubertin. Je rappelle souvent son « slogan » pour le judo, que j’aime beaucoup, « mon sport sera populaire et éducatif pour la jeunesse ». Quant à Coubertin on connaît bien sûr sa formule: « l’important ce n’est pas de gagner, mais de participer »… bien loin de ce que les Jeux sont deve- nus. Même si cette formule n’est pas de lui, ni d’ailleurs la fameuse devise olympique: « Citius, Altius, Fortius » (plus vite, plus haut, plus fort).

Si elles ne sont pas de lui, de qui sont-elles ?

Avec cette citation, ce proviseur veut exhorter les jeunes dont il a la charge à utiliser les valeurs du sport, le dé- passement de soi, comme principe directeur. Quant à la phrase restée comme la marque « Coubertin », elle sort de la bouche d’un certain Ethelbert Talbot, l’évêque de Pennsylvanie, lors d’un sermon prononcé pendant la messe olympique de 1908 à Londres, déjà. Il semble qu’il ait voulu calmer des coureurs américains mécontents d’un jury anglais. En quelque sorte, il les exhorte à dépasser la rivalité médiocre, l’obsession de la victoire à tout prix, pour s’élever à une idée plus haute et universelle, ainsi qu’à une forme de dignité. De ce point de vue là, ce Monsieur Talbot est très martial, très proche du modèle des Budo de Kano. Accepter le jugement de l’arbitre sans se plaindre, en saluant, c’est une vision du monde qu’on cherche alors à mettre en place. À l’époque, on comprend et on défend l’idée qu’on peut s’élever philo- sophiquement, intellectuellement et spirituellement par les activités physiques, dont les Jeux olympiques sont alors le symbole. On n’est pas très loin de la notion de Do.

Mais on reste dans un esprit occidental…

On peut dire que c’est Jigoro Kano, créateur du judo, qui fait le lien avec l’Asie. Il est l’un des grands acteurs de l’universalisation de cet esprit, qui était aussi au cœur de la sa création. Il a très vite aimé l’idée des Jeux, a milité toute sa vie pour amener le Japon à intégrer ce processus, a négocié pour que Tokyo les organise. Il est même parvenu à convaincre le mouvement olympique en 1938 de ne pas retirer cette organisation au Japon alors que celui-ci, en pleine dérive nationaliste, vient d’envahir la Chine, six ans après la Mandchourie. On peut dire qu’il a donné sa vie pour l’idée des Jeux, car c’est en revenant de ce rendez-vous décisif qu’il a attrapé une pneumonie sur le bateau et qu’il en est mort. S’il ne s’est pas précipité pour imposer le judo aux Jeux, ce n’est pas tellement par méfiance vis à vis de ce projet naissant que vis à vis de la compétition elle-même, du « sport », qui faisait courir un risque à la discipline. Et c’est en souvenir de son influence et pour honorer sa mémoire que les membres du CIO ont fait du judo un sport olympique en 1964, intronisant ainsi le premier art martial d’origine orientale aux Jeux.

Les Jeux olympiques ont un peu changé… Peut-on encore les considérer avec les yeux des hommes de cette époque ?

À vrai dire, non. Le monde a changé et les Jeux sont devenus un énorme et très rentable business. C’est l’Espagnol Samaranch qui les a fait passer d’un grand rendez-vous idéaliste de la jeunesse, à un spectacle planétaire construit sur la base de ce vieux projet. Les Jeux restent encore ambigus à cet égard car le sport a toujours cette vertu de permettre la représentation des valeurs, mais l’organisation ne se trompe pas d’objectif. Par exemple, depuis dix ans, sous Jacques Rogge, le principe est que pour toute entrée d’un sport populaire, il faut celle d’un sport médiatique. Ils disent médiatique et on peut traduire par rentable quand on connaît l’importance des droits télés.

Dans ce cas, peut-on vraiment dire que l’arrivée du karaté aux Jeux serait bénéfique ? cet esprit n’est-il pas éloigné de la tradition martiale ?

Le problème posé par les Jeux aux disciplines qui y entrent, ce n’est pas tant le celui de l’idéologie que l’exi- gence spécifique d’un tel événement. Il faut prendre sa place dans un spectacle médiatique de masse et conformer les réglementations, l’arbitrage, à cet enjeu. On passe de l’ombre à la lumière, ce sont des millions de personnes qui regardent… On nous demande de ne plus organiser pour des initiés, mais pour ce grand public qui doit pouvoir comprendre intuitivement ce qui se passe. C’est très facile à faire pour des courses où on se bat contre les autres en ligne et surtout contre le chrono, mais pour les sports de confrontation face- à-face, c’est plus délicat. Et le problème de la culture est difficile à gérer. Par exemple, le CIO adore les plastrons lumineux qui permettent de comprendre facile- ment comment évolue un score. C’est vrai, c’est plus agréable pour le public. Mais pour nous, utiliser cette technologie, ce serait renoncer au principe du ippon, qui ne consiste pas seulement à toucher l’autre, mais à le faire avec le contrôle du timing-distance, de l’énergie, dans un geste parfaitement maîtrisé. Nous ne nous focalisons pas sur le geste lui-même, mais sur la maîtrise globale du combattant. Pour bien juger un ippon, il y a forcément une part de subjectivité dans l’arbitrage que nous devons assumer. Si on n’est pas attentif à ce qui fait notre spécificité, on peut vite faire de très mau- vais choix, vendre son âme au diable en quelque sorte.

Mais alors, pourquoi prendre ce risque ?

La réponse est évidente : aucune discipline aujourd’hui ne peut se permettre de renoncer à un telle surexposition médiatique, puissance dix, tous les quatre ans et pendant pratiquement les deux ans qui suivent. Les médias ne s’intéressent à la plupart des sports que dans la période des Jeux, lesquels mettent en lumière des personnages qui ont une chance de rester durablement dans la tête des gens. Sans « personnage », il n’y a pas de médiatisation. Pour parler d’autre chose dans un magazine, un peu de philosophie et de culture martiale par exemple, il faut que ce soit le nôtre ! C’est le rôle d’une Fédération sportive que de tout faire pour en être et on ne peut pas à la fois nous demander de faire en sorte que le karaté soit plus médiatisé y compris ceux qui se consacrent à un karaté traditionnel et de regarder ensuite cette possibilité de devenir olympique avec méfiance. Oui, les Jeux peuvent être déstabilisants, mais l’exemple du judo, sport olympique depuis 40 ans, nous montre qu’ils sont un grand facteur de développe- ment, sans forcément obliger une discipline à se renier elle-même. Le judo n’a pas abdiqué sa culture tout en ramenant beaucoup de médailles. Il importe de faire attention à ne pas être balayé et de savoir dire non à certaines préconisations, mais je ne suis pas inquiet pour le karaté français dans cette hypothèse, ni même pour l’organisation mondiale du karaté. Nous avons su travailler à rassembler les diversités dans un corps so- lide, reconnaître notre tradition dans sa richesse et ses méandres, mais aussi proposer une forme acceptable de compétition qui reste liée à la pratique du karatéka de base. En revanche, cela peut être plus difficile pour certains pays qui n’ont pas encore unifié leur karaté et qui ne sauront pas forcément faire la part des choses et partiront dans une expression purement sportive.

Les Jeux nous obligent-t-ils à aseptiser le karaté ?

Je ne dirais pas ça. C’est sûr, le CIO n’aime pas les sai- gnements. Visuellement, cela ne passe pas, et en plus on perd du temps ! Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne réclame pas un karaté « light ». Après tout, il y a la boxe. Même un éventuel K.O. n’est pas un problème. Nous pouvons proposer un karaté « dans l’esprit » si nous savons gérer les enjeux médiatiques. Paradoxalement, nous devrons habituer nos arbitres à être moins « protecteurs », à laisser les athlètes face à l’enjeu du combat. Dans ces conditions, une frappe, même un peu appuyée, avec les protections adéquates, sera acceptable.

Pourquoi le karaté n’est-il pas sport olympique et pourquoi le taekwondo l’est-il ?

Dans les années 80, nous n’avions justement pas encore unifié le karaté mondial. Contrairement au judo qui s’est construit ainsi il y a longtemps, et qui est unifié depuis ses origines. Ce n’est pas la même histoire pour le kara- té, né à Okinawa, où régnaient différents styles et écoles. Okinawa, rappelons-le, c’est le parent pauvre et éloigné de l’aristocratie centrale, à peine reconnue par le Japon. Les plus hautes autorités japonaises étaient hostiles à une organisation commune, car la désunification permettait à chacun de rester chef de son clan, premier dans son village. Le taekwondo coréen, en revanche, a fondé son unité moderne autour d’une dynamique sportive unifiée. Que l’on aime ou pas, c’est le chemin qu’ils ont emprunté. Ce n’est pas sans inconvénient, on l’a dit, et ce n’est pas pour nous, mais ils sont allés résolument dans cette direc- tion tout en bénéficiant en même temps d’une représentation politique très efficace, le président de la Fédération Internationale de taekwondo étant alors vice président du CIO. Ils ont joué intelligement toutes leurs cartes, et ils avaient de bons atouts, pendant que nous étions encore à nous regarder en chiens de faïence. À ce moment-là, notre représentation politique n’était pas à la hauteur de l’enjeu. Depuis 1998 et l’élection du Président Espinos, nous avons rattrapé notre retard en termes d’unification et de modernisation. L’adoption des protections pieds- poings de couleur (le bleu et le rouge, plus universels que le blanc et le rouge, trop «japonais», ça n’a l’air de rien, mais c’est important), la modification de la comptabilité des points, nous permettent de présenter une expression sportive de notre karaté plus aboutie. Certains diront que nous avons dévalorisé l’idée du ippon, en proposant des critères plus « objectifs », et ce n’est pas totalement faux. Je crois cependant que nous avons préservé l’essentiel, et même valorisé et donc retrouvé le geste spectaculaire du coup de pied par ce nouveau type de décompte. Et, de toute façon, le problème n’est pas seulement lié aux Jeux olympiques, même s’ils l’exacerbent. Dès que l’on met le pied dans le sportif, on fige la discipline, on créé des conventions, des règles, une spécialisation… Quoi qu’il en soit, si nous entrons aux Jeux, le choc en retour ne se fera pas sentir avant cinq ans. Il faudra anticiper l’arrivée de nouvelles nations, de nouvelles organisations… Qui se développe, prend un risque. C’est l’enjeu même du progrès.

Quelle est l’histoire exacte du karaté dans son accession à l’olympisme et va-t-il y parvenir ?

Pour répondre à la dernière question, nous sommes un peu comme le Vatican quand il change de Pape. Personne ne sait trop ce qui se passe et on attend la fumée blanche pour dire habemus papam ! Mais il faut expliquer comment ça marche. En 2005, un congrès de 117 membres a voté pour la sortie du soft-ball et du base-ball et lors d’un second vote a proposé l’entrée du ka- raté et du squash. Mais, à cette époque, il fallait un troisième vote pour que les fédérations inter- nationales postulantes puissent entrer dans le groupe des 28 fédérations olympiques. Un vote réclamant la majorité des deux tiers, ce qui était très difficile, voire impossible à obtenir. Une situation de blocage de fait, que nous avons dénoncé. Notre réclamation a abouti à un changement de mode de scrutin : désormais, ce sont les 15 membres de l’exécutif qui votent pour décider des sports qui sortent et qui entrent et cette proposition est donnée à ratifier par le congrès à la majorité simple.

Dans ce cas, pourquoi le karaté n’est-il pas entré à la session suivante ?

La roue tourne en fonction de nos capacités d’in- fluence. En 2009, c’est le rugby à 7 et le golf qui passent et nous sommes troisièmes. À une voix, on pouvait chiper la place du golf. Là, nous arrivons au prochain congrès olympique…

Le karaté a ses chances ?

Le vote des 15 aura lieu en février 2013 et nous n’avons aucune information sur l’éventualité d’une sortie. Si rien ne sort, rien ne rentre ! Mais sinon… pourquoi pas ? Sur le plan du nombre de pays à pratiquer, du nombre de licenciés, de la médiatisation et du spectacle sportif proposé, de la maturité de son organisation et de son arbitrage, le karaté a toutes ses chances. Nous le saurons très vite. Sinon, nous attendrons la prochaine échéance. Je me dis souvent que notre lisière, pour être vraiment acteur sur le terrain, c’est aux alentours de 2020.