Marc Pyrée

« Je suis là où je dois être »

Sa phrase favorite quand on lui demande de parler de lui : « Ce n’est pas à moi de le dire »… Le grand Marc Pyrée est brut de forge, un laconique qui marche au coeur et qui a traversé le karaté français en lui donnant une part de son caractère. Sincère et fort.

Recueilli par Emmanuel Charlot / Photos : Denis Boulanger

Marc Pyrée

Marc Pyrée

De Gennevilliers au karaté À l’origine je faisais du rugby, mais on était en pleine période Bruce Lee et c’est comme ça que j’ai commencé dans un gros club de l’époque, le CKF Bondy avec Annick Priou et Daniel Bienvenu. Nous nous étions retrouvés aux Lilas, parce que mon père trouvait qu’à Gennevilliers où nos habitions, je commençais à faire des bêtises. On a déménagé et tout a changé pour moi. Pas mal de mes potes de là-bas ont fini par vraiment mal tourner. Quant à moi, comme je ne trouvais pas de club de rugby, je me suis retrouvé dans un dojo. On vient pour un film et on découvre la réalité de la discipline, sa rigueur. Mais ça m’a plu. En fait, c’est le groupe qui m’a plu. Quand tu te sens bien avec les gens, tu peux tout accepter. La victoire n’est pas une fin en soi Trois ans plus tard, je commençais les compétitions internationales. J’ai fait un championnat d’Europe juniors et j’ai atteint la finale, battu par un Italien junior 3 alors que j’étais encore junior 1. Ce qui me plaisait dans le karaté, c’était le challenge. Se prouver des choses à soi-même. Je n’ai jamais été obsédé par la défaite ou la victoire.

La victoire n’est pas une fin en soi. Ce qui compte, c’est de se sentir prêt à tout donner, et de le faire. Ce n’est pas gagner le plus important. C’est aussi pour ça que j’ai mis du temps à m’installer. Je ne suis pas un « killer-né ». Pour moi, la participation, le plaisir, l’amitié viennent en premier. L’amitié surtout.

Gruss, Didier, Sauvin Ces gars là m’ont marqué quand je suis arrivé en équipe de France. C’est eux qui étaient devant, que l’on suivait quand on a commencé à s’entraîner. C’était nos « anciens », nos aînés. Guy Sauvin, c’était le Directeur Technique de l’époque, une grosse autorité. Gilbert Gruss, il avait mon gabarit, je l’observais beaucoup, quant à Francis Didier, j’adorais sa dextérité extraordinaire et son charisme d’entraîneur. Nous étions des enfants à l’époque à côté d’eux.

Chouraqui Serge Un jour il est venu dans notre club pour faire un stage. Je me suis dit : « Voilà ce qu’il me faut ». En plus, au SIK, il y avait des partenaires très forts qui allaient me permettre de progresser. Serge Chouraqui, pour moi, c’était le messie à l’époque ! Un charisme, un professionnalisme absolu. En compétition, il savait communiquer avec des mots très simples, te remettre dans l’axe juste avec un regard. Trente-cinq ans plus tard, il continue à m’apprendre des choses. Il a gardé la simplicité et l’ouverture d’esprit de ces années-là. Rien n’a changé.

Mon frère m’a dit… J’ai arrêté l’école à 18 ans. Je voulais faire un bac pro, ils n’ont pas voulu de moi. Alors je suis parti bosser. J’ai fait beaucoup de choses différentes, plomberiechauffagiste et même de la confection dans un atelier de fourrure. Nous préparions des collections pour des marques et des créateurs, c’était sympa. J’ai fait aussi de la sécurité, ce genre de choses. Je menais ma petite vie tranquille, sans trop le souci de l’avenir… C’est mon frère aîné qui m’a mis la pression. Il y avait une session organisée par la fédération pour passer le Diplôme d’État et je n’avais pas projeté d’y aller. Il m’a dit : « Tu veux faire quoi de ta vie ? ». Je ne voulais pas grand-chose de particulier, mais continuer à progresser, approfondir et transmettre le karaté, ça, ça me plaisait. Plus tard, ma femme est arrivée sur Paris, il m’a fallu une stabilité nouvelle et je suis entré à EDF, où j’ai toujours eu la possibilité de me ménager du temps pour l’entraînement, le mien et celui des autres. Maintenant, en tant que père, j’essaye de projeter mes filles vers l’avant un peu plus que je ne l’ai fait pour moi !

Ma femme, un sacré challenger Je l’ai rencontrée grâce au karaté. Suédoise ? Elle aurait pu être Chinoise, ça aurait été la même chose. Bien sûr, elle est du Nord et moi du Sud, disons le comme ça… mais cela se passe bien ! J’avais 26 ans, j’étais international, mais elle, elle était championne. C’était stimulant pour moi. Un challenge à vrai dire. J’avais un grand respect pour son parcours et du coup on ne veut pas être en dessous. Elle m’a apporté un regard différent, mais aussi de la force et de la confiance. C’est après l’avoir rencontrée que j’ai fait mes trois meilleures années. Numéro un ? Je n’aime pas tellement ce mot, mais j’ai fait un bon parcours ces années là : j’ai gagné trois titres européens successifs en 88, 89 et 90, et je termine sur un beau titre mondial en 90.

1990, des championnats du monde de copains Je me sentais bien cette année-là, mais je m’étais blessé en équipe la veille et je ne pensais même pas pouvoir tirer. Du coup, après avoir décidé de tenter ma chance quand même, je suis parti un peu à l’abordage, sans pression parce que je ne pensais pas pouvoir passer le premier tour. Pas de pression, pas de limite… j’ai avancé comme ça jusqu’en finale où ça se passe parfaitement bien. Je bats l’Anglais Ian Cole et je deviens champion du monde. Mais le souvenir que j’ai de ce championnat, c’est surtout une bonne ambiance de copains. Tout le monde avait bien marché, l’équipe avait bien tourné, il y avait aussi le Mexique… c’était un tout.

Une génération fabuleuse Après ça, j’ai arrêté ma carrière. Je marche à l’affectif et la plupart des collègues de ma génération s’en allait. Mais un an plus tard, je suis revenu. Pour faire le lien entre les deux générations ? C’est un bien grand mot. Je n’étais pas le pilier, peut-être un peu grand frère du fait de l’expérience, mais il y avait des entraîneurs. Je suis resté deux ans, parce qu’il y avait un groupe d’exception avec les Le Hétet, Cherdieu, Anselmo, Braun, Pinna, une très belle génération, et aussi parce que nous n’avions encore pas ce titre de champions du monde par équipes et que ça, c’était un beau challenge à relever. Mais ce qui reste le plus fort pour moi aujourd’hui, ce sont les championnats du monde de Sydney, en 1986. Je n’ai rien gagné individuellement, on y fait 2e par équipes, mais j’étais dans une chambrée « mythique » avec Joseph Goffin et deux futurs champions du monde, Jacques Tapol et Thierry Masci. L’ambiance était fabuleuse.

Tous les profs sont bons J’ai commencé à donner des cours en 1992 à Créteil et à Bondy, dans le club de mes débuts, parce que mon ancien prof m’avait demandé un coup de main. J’ai tout de suite aimé l’idée de transmettre, de partager avec d’autres ce que l’on m’avait apporté. Faire ensemble. Qu’est-ce que c’est un bon prof ? Je dirais que tous les profs sont bons. Ils sont valables pour une époque donnée. Le premier, c’est celui qui pose la première pierre, et même s’il est insuffisant, il donne l’envie, il apporte une ouverture sur quelque chose. Le karaté n’a besoin que de ça. Ce qui compte avec un professeur… c’est qu’il soit là. Après, si ce n’est pas ce que tu attends, tu vas voir ailleurs.

Marc Pyrée

Marc Pyrée

École de vie ? Le karaté école de vie ? Je ne sais pas trop… Les codes de conduite, c’est le plaisir de pratiquer qui fait qu’on les respecte. Et en tout cas, ils ne m’ont pas ôté mon caractère ! Je suis un faux calme et il y a des choses que je ne supporte pas, quand on s’en prend à ma famille par exemple. Le karaté m’a sans doute appris à me freiner, mais il m’a aussi appris à donner de bons coups de pied quand c’est nécessaire. Ce qui est sûr pour moi, c’est que le karaté est une école de la diversité. Grâce à cette pratique, on rencontre des gens de tous les horizons. Moi, avec mon « zéro diplôme », je discutais d’égal à égal avec des gens super diplômés. Quand on est en kimono, on est tous pareils. Et puis, il y a l’affrontement, qui est comme une énigme à résoudre. Un jour tu plantes tout ce que tu veux, le lendemain c’est ton partenaire d’entraînement qui a trouvé la clé. Cela oblige à réfléchir, à faire mieux. Notre propre progression, c’est nous, mais c’est aussi beaucoup les autres, par les difficultés qu’ils nous proposent de surmonter.

Être entraîneur J’aime les athlètes de caractère, j’aime les aider à se canaliser, à prendre de la confiance dans leurs moyens. La marque d’un entraîneur, c’est de s’effacer. Ne plus être au centre de la scène, ce n’est pas si simple. Des secrets ? Il faut d’abord établir une bonne relation et puis leur faire confiance. La tactique, la technique – cultiver les points forts, combler les points faibles, donner des moyens en plus – bien sûr c’est essentiel, mais la première des choses, c’est d’obtenir leur confiance. Si tu ne l’as pas, chaque fois que tu vas dire quelque chose, il va y avoir un doute, une remise en cause. Et pour obtenir leur confiance, le meilleur déclencheur, c’est d’accorder la tienne. De toute façon, le haut niveau ne permet pas la faiblesse. Si tu ne travailles pas volontairement, tu cèdes très vite. Ceux qui sont là ont quelque chose qui se respecte. Ils ont assez envie pour être en haut. Ce sont eux qui décident de leur carrière et de sa longueur. Je ne supporte pas la triche, je peux être ferme, mais je n’impose rien. Je suis là pour aider. Un athlète, s’il t’a choisi, c’est lui qui t’appelle. Et je le dis souvent : je ne veux pas avoir à changer de trottoir, ou baisser la tête, si je les rencontre dix ans plus tard. Ce n’est pas le karaté qui m’a appris ça, c’est mon père ! Enfin, si en plus de cette qualité de relation, de la confiance partagée, tu sais trouver au bon moment le mot juste, celui qui peut tout changer sur un combattant qui est au fond du trou, alors qu’il ne manque pas grand-chose pour qu’il se reprenne, peut-être que tu es un bon entraîneur.

Laurence, Seydina et les autres Laurence Fischer ? Elle savait ce qu’elle voulait ! Volontaire, à l’écoute, ultra talentueuse… J’ai eu de la chance. J’ai côtoyé des athlètes et des gens formidables. Sur le plan sportif à ce niveau d’exception, il y a eu aussi Seydina Baldé, que j’ai connu quand il avait 16 ans. C’était un diamant qu’on a trop souvent décrit comme un dilettante alors qu’il était très volontaire et que, aujourd’hui encore, on voit bien qu’il continue à aller au charbon dans sa vie professionnelle. C’est vrai, il n’a pas gagné le titre mondial individuel, mais il était le meilleur, il a fait trois médailles, deux finales et sur l’une d’elle au moins, il aurait dû emporter le titre*. Tous les dilettantes ne peuvent pas en dire autant. Je pourrais aussi évoquer les Dona, Larry et Davy, Lolita, mais au fond, je ne veux pas parler de quelqu’un plus que d’un autre. Ce ne sont pas des résultats qui nous lient les uns aux autres. On ne parle pas comme ça de ses amis, ça ne se fait pas ! Être entraîneur national, ça me manque, le contexte de la compétition, tout ça, c’est passionnel. Mais on peut vivre sans. Ce sont les choses de la vie. Mais je continue à travailler avec les athlètes qui font appel à moi. Et tant que ce sera le cas, je serai là.

(1) Menant contre le Sénégalais N’Diaye en finale des championnats du monde 2000, il fut disqualifié pour un « contact » trop appuyé.

Être réel Le karaté ? C’est comme la compétition, ça pourrait s’arrêter… Je n’ai jamais cherché à être le plus fort, en club, je ne cherche plus à aligner les heures d’entraînement. Le karaté est un moyen, c’est la vie qui compte après tout. Il m’a permis de connaître ma femme et une multitude de gens formidables. C’est déjà beaucoup. Mais on est une bande d’amis de 35 ans et le plaisir est toujours là, alors pourquoi penser que cela va changer ? Et puis enseigner sans continuer à apprendre, ce n’est pas une bonne façon de faire. Bien vieillir avec le karaté ? Je ne crois pas. Mal vieillir, oui ! Avec des douleurs partout. Mais on s’entretient, on se fait plaisir et on regarde ses enfants grandir. Je ne sais pas si j’ai réussi grand-chose dont je peux être vraiment fier, mais j’ai essayé d’être honnête, d’être réel et je suis là où je dois être.


EN BREF Marc Pyrée, 52 ans, 6e dan, « n’a connu que deux clubs », celui des origines, le CKF Bondy et le fameux SIK Paris de Serge Chouraqui où il enseigne. Souvent classé dès le début des années 80 en seniors, avec de nombreux podiums individuels aux championnats d’Europe (en 1983, 1984, 1985, 1987) et une médaille mondiale (1984), il termine sa carrière individuelle en trombe avec trois titres européens à la fin de la décennie en 1988, 1989 et 1990, et un triomphe aux championnats du monde 1990. S’il arrête alors sa carrière individuelle, il reviendra pour être membre de la grande équipe de France qui s’apprête à devenir championne du monde pour la première fois de son histoire en 1994. Par la suite, il sera l’un des entraîneurs fidèles de l’équipe de France, sur la chaise de coach pour Seydina Baldé ou Laurence Fischer. Marié à l’ancienne grande championne Lena Svensson, il est père de deux filles, Sarah 21 ans et Lisa, 18 ans et garde un oeil sur les athlètes qu’il a entraînés toutes ses dernières années. « Tant qu’ils auront besoin de moi, je serai là ».