Ligue d’Alsace

Les poings sur le Rhin

Carrefour de l’Europe, l’Alsace est aussi à la croisée des chemins de son histoire en karaté. Escale dans une ligue en pleine construction.

Texte : Anthony Diao / Photos : Richard Hoffert

Christelle Sturtz et Anissa Omari

D’une génération à l’autre : Christelle Sturtz, ici avec Anissa Omari, championne de France minimes 2012, veille sur la jeune élite alsacienne.

 

Nouveau président. Il a la double légitimité du tapis et des dossiers. À quelques mois de ses 55 ans, Patrick Lauffenburger a été élu le 29 juin dernier président de la ligue d’Alsace de karaté. Il succède aux présidences Marcel Moulard (1976-1980), Marc Gimenez (1980-2000) et Bernard Roehrig (2000-2012). Secrétaire de la ligue depuis 1992, il en connaît les rouages et les hommes. Pratiquant depuis 1982, 2e dan, il connaît aussi l’âme de sa discipline. Son club ? Le Kodokan-Est de Rixheim, dans le Haut-Rhin. Il en est le président depuis 2004. Signal fort : il continue à enfiler le kimono deux fois par semaine malgré les 80 km quotidiens que lui impose l’exercice de sa profession de technicien en haute tension du côté de Bâle, chez le voisin helvétique. L’homme de la situation ? Beaucoup l’espèrent. En bon Alsacien, Patrick Lauffenburger ne promet que ce qu’il peut tenir. Les actes accomplis sous sa mandature seront son meilleur porte-parole.

Chantiers. En succédant à Bernard Roehrig, Patrick Lauffenburger récupère une ligue structurée, qui est passée en quelques années « de 4 500 à 7 200 licenciés. Si le chiffre est en recul de 3 % sur la dernière saison, c’est avant tout dû au départ sous d’autres cieux des licenciés du krav maga », explique le nouveau président. Avoir réussi à faire coexister sans tensions excessives les comités du Bas et du Haut-Rhin n’est pas la moindre des réussites de l’équipe sortante. Historiquement et comme dans beaucoup d’autres ligues, il ne s’en est pas toujours fallu de beaucoup pour que Nord et Sud s’observent en chiens de faïence, voire pire. Clé de voûte du système Roehrig, le fédérateur Pierre Sitter était depuis 2007 le Directeur technique de la Ligue. À l’heure de tirer sa révérence – il ne se représente pas –, le professeur au Soig d’Illkrch pose des mots clairs sur les prochains chantiers qui attendent l’équipe qui lui succèdera. « Actuellement, nous sommes bien. Le prochain objectif va être de continuer cette progression, réussir à mobiliser les troupes afin de préparer l’avenir. Dans le même temps, nous avons beaucoup formé mais peu de clubs nouveaux se sont créés. Ce constat me fait dire que nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins. Une charnière des générations se profile entre d’un côté des pionniers qui ont beaucoup donné, et de l’autre des pratiquants qui veulent du savoir-faire, du savoir-être et du savoir tout court. Or le karaté, comme toute activité associative, repose sur le bénévolat. Et qui dit bénévolat dit la conjonction du temps, de la compétence et de l’envie. Dans le climat de guerre économique actuelle, relever ces trois challenges ne sera pas chose aisée. »

Axes. Par où commencer ? Le nouveau président ne manque pas d’axes de travail. CQP, journées portes ouvertes des clubs, pôle de formation destiné aux élèves, aux professeurs comme aux dirigeants, efforts sur la détection et le haut niveau, implication des hauts gradés de la ligue sur des stages techniques, organisation en octobre d’un premier stage d’arts martiaux vietnamiens, création d’un pôle communication avec la parution d’un fascicule trimestriel… À terme, « l’organisation d’une compétition nationale sur les terres de la ligue serait bien évidemment un signe de bonne santé envoyé à nos licenciés et à la Fédération », poursuit le dirigeant. Il a de quoi se sentir épaulé. À bientôt 34 ans, l’ancienne championne Christelle Sturtz ne peut qu’abonder dans son sens. En 2007, elle est devenue avec sa voisine la Lorraine Marjorie Lock l’une des toutes premières femmes responsables du haut niveau sur une ligue en France. De l’ambition, Christelle en a à revendre. Son objectif ? Repérer les Anissa Omari et autre soeurs Carbonnel de demain pour « les intégrer au collectif France ». Forte d’un large réseau tissé durant sa carrière d’athlète, Christelle propose pour l’heure un entraînement par mois à la trentaine de cadets détectés qu’elle a sous sa coupe – en plus de ceux de son club, le Chris’ Innov Karaté –, et n’hésite pas à établir des connexions avec les voisins lorrains, franccomtois ou luxembourgeois… Même son de cloche et même ambition du côté de Yannick Baumann, arbitre international depuis 2010 et responsable de l’arbitrage sur la ligue. « Depuis 2007, nous avons doublé le nombre d’arbitres sur la ligue pour arriver aujourd’hui à quarantecinq. L’idée est de les sensibiliser tôt pour petit à petit les emmener vers le niveau national. Les jeunes adhèrent et il y a une bonne alchimie avec les anciens », se réjouit ce charpentier de métier, professeur au KC Horbourg-Wihr et compagnon à la ville de Céline Carbonnel.

Budo. Du côté des anciens, le regard sur l’évolution de la ligue est empreint d’un mélange de bienveillance et de vigilance. À 72 ans, le Mulhousien Jean-Pierre Clémence est depuis 2010 le premier 7e dan d’Alsace. Disciple de Taiji Kase, il rentre tout juste de son premier séjour à Okinawa. Enseignant à l’Université, il constate malgré lui les premiers effets de la crise, avec une rentrée « poussive » sur les tatamis. Pour autant, aux jeunes qui s’aventureraient à lui rappeler son âge, il oppose cette réponse cinglante : « Montre-moi ton kata, ta technique et ton efficacité ! » 6e dan, karatéka depuis 1965, professeur au Fukazawa Erstein – « 80 % de mes licenciés sont avec moi depuis 32 ans ! », Richard Wentzinger a pour sa part « exercé toutes les fonctions fédérales sauf président de ligue ». À 61 ans, il est responsable de la commission karaté jutsu et organise un échange par saison entre ses élèves et ceux d’un club allemand. Si la formation reste pour lui un enjeu majeur, connaître les mouvements c’est bien, les comprendre c’est mieux. « Apprends la langue de ton voisin » est une de ses maximes favorites. Marqué autant par les vingt années passées par son père au Japon que par le statut de carrefour européen du territoire alsacien, l’esprit budo n’est pour lui pas un vain mot. « Sur le tapis, il y a toutes les classes sociales et notamment des gens qui voyagent. À ces gens, un karatéka doit pouvoir expliquer l’histoire de sa discipline ainsi que celle du lieu où il la pratique. » Compte tenu de la richesse des deux, l’étude n’est pas prête d’être terminée.


LA LIGUE EN CHIFFRES (saison 2011/2012)

7155 licenciés / 66 % hommes / 34 % femmes / 5,4% mini-poussins / 11,8% poussins / 12,5% pupilles / 11,3% benjamins / 7,8% minimes / 4,8% cadets / 3,2% juniors / 43,2% seniors / 1489 ceintures noires Dont 1046 1er dan 259 2e dan 105 3e dan 45 4e dan 25 5e dan 8 6e dan 1 7e dan


Kata féminin à Horbourg-Wihr

Fanny Carbonnel (au centre). Les filles d’Horbourg-Wihr ont frappé fort ces derniers mois en kata.

Fanny Carbonnel

Rebelle sans pause

À 31 ans, la 5e dan est l’un des plus beaux palmarès alsaciens. Boulimique de karaté, a-t-elle seulement le temps de le réaliser ?

Déposer Yahnis à l’école. Assurer deux heures de gym en maison de retraite. Récupérer Yahnis. Le faire manger. Le ramener à l’école. Nouveau cours de gym. Puis cours de karaté pour les enfants. Puis pour les adultes… Ça, c’est les lundi, mardi, jeudi et vendredi. Le mercredi ? Deux heures de karaté enfants puis une heure de kata compétition. Pause déjeuner, puis trois heures de cours pour les enfants et 1h30 pour les adultes. Le week-end ? Arbitrer, coacher, voire les deux. Le menu paraît indigeste ? C’est la posologie que Fanny Carbonnel s’administre quotidiennement entre sa maison de Lapoutroie dans les Vosges, ses clubs d’Horbourg-Wihr et d’Energy Karaté Club et son association Ciels Bleus.

Chemin. Fille de restaurateurs, née en 1981, Fanny a débuté le karaté à 7 ans aux Arts martiaux Colmar. Lorsque Jean Parmentier, son professeur, a quitté le club en 2002 pour Horbourg-Wihr, elle l’a suivi. Venue aux katas à l’adolescence au cours d’une saison blanche en kumité due à une épaule déboîtée, le lapin Duracell des Vosges y a trouvé un chemin : « J’ai appris à me concentrer et à terminer. » De minime 2 aux France 2008, elle a assuré un podium national individuel par an. Par équipes, elle compte aujourd’hui cinq titres nationaux. Ses modèles ? Mickaël Milon « forcément », et le Japonais Katada, dont la forme de corps agit comme un déclic il y a une douzaine d’années. Avec sa soeur Céline, elles se sont construites un petit dojo de 5×7 m dans lequel elles ont amplifié l’acquis de leurs quatre heures de pratique quotidienne de l’époque. Le crédo de Jean Parmentier ? « Le karaté, c’est comme à la fac : tu prends ton cours et tu te l’appropries. L’important n’est pas ce que tu apprends mais ce que tu en fais. » Si elle avait un regret à nourrir, ce serait celui de n’avoir jamais eu sa chance en équipe de France – « Certes il y avait les soeurs Buil mais je me souviens qu’en 2008 ma soeur et moi avions battu les trois filles qui étaient devant nous… » Venue à l’arbitrage en 2001 sur les conseils de son beaufrère Yannick Baumann, elle observe avec plaisir au niveau régional que « lorsque le niveau des arbitres progresse, celui des compétitions aussi ».

Pioche. Il y a trois ans, sa maternité lui a permis de reconsidérer ses priorités. En juin 2010, pourtant, Céline et elle décident de remettre un coup de gouache pour la beauté du geste. Leur partenaire et amie Hélène Meyer étant elle aussi maman, elles se tournent vers Sarah Lehmann. Bonne pioche ! Double championnes de France de katas par équipe, elles deviennent vice championne d’Europe des régions en juillet dernier à Moscou, n’échouant en finale que pour un bunkaï mal ajusté. Remettront-elles le couvert cette saison ? Rien n’est moins sûr. « Sarah est en école d’infirmière, Céline est éducatrice avec des astreintes les soirs et le week-end, et moi je serai peut-être appelée à des responsabilités au niveau de la ligue… » En cherchant bien, il doit rester quelques créneaux libres entre 23h et 6h du matin.