Carnet de route

Voyage aux sources

20 heures de voyage, 14 heures de vol, deux villes étapes, Istanbul et Bangkok : l’équipe de France de Vo Co Truyen a traversé la moitié de la planète pour participer à la troisième édition du Tournoi International d’Arts Martiaux Vietnamiens Traditionnels qui se déroulait cet été à Saigon, au Vietnam. Récit d’un voyage aux sources des AMV.

Textes : Antoine Védeilhé / PHOTOS : Gilles Truong

L’équipe de France de Vo Co Truyen

La magnifique salle de Philippe Gaudin, un Français expatrié au Vietnam depuis de longues années et seul occidental à pouvoir enseigner légalement à Saigon, aura été le QG de l’équipe de France.

Dimanche 22 Juillet Arrivée en terre inconnue Après un voyage long de plus de 10 000 km, l’équipe de France pose ses vo phuc dans le district du marché de Ben Thanh, dans le coeur touristique de Saigon, la première ville du pays. À peine ses quartiers établis, toute la délégation part se confronter au quotidien de la ville avec au programme : ballade dans les rues sous un concert de klaxons de motocyclistes endiablés, échange de devises et dîner dans un restaurant traditionnel. Une première journée calme donc mais qui a permis à tous de prendre leurs marques, comme l’explique Franck Tonnellier, capitaine de cette aventure en bleu : « Cela fait 25 ans que je pratique et c’était ma première fois au Vietnam. En arrivant, j’avais du mal à y croire, c’est vraiment un autre monde. J’ai eu la chance de monter à l’arrière d’un scooter dès notre arrivée à Saigon et j’ai eu le droit à une chevauchée effrénée dans les rues de la ville. C’était vraiment formidable. »

Lundi 23 Juillet Prise de marques Au petit matin, le groupe France est rejoint par l’entraîneur, David Tintiller et le reste de l’équipe, arrivés trois semaines plus tôt au Vietnam pour suivre des cours de perfectionnement auprès d’experts locaux. Enfin au complet, la délégation se rend dans l’Ecole de Maître Ha Chau qui servira de quartier général pour tous les entraînements durant la compétition. Sur place, les Français sont accueillis par Vo Su Philippe Gaudin, Français lui aussi et expatrié au Vietnam depuis de nombreuses années. C’est lui qui dirige l’école depuis le décès de Maître Ha Chau dont il fut l’élève pendant plus de 15 ans. Après ce premier entraînement en terre vietnamienne et une sieste de rigueur, certains membres de l’équipe profitent du marché Ben Thanh pour acheter les derniers équipements nécessaires en vue de la compétition. À 19 heures, après le second entraînement journalier Alexandre Malghem, engagé en Quy Dinh, livre ses premières impressions : « Ce que je retiens c’est la rigueur avec laquelle les Vietnamiens que nous avons côtoyés s’entraînent. Ils sont aussi plus toniques et plus rapides que nous. Après un enchaînement où je m’étais trouvé particulièrement rapide, un maître vietnamien est venu me voir et m’a dit : “la forme c’est bien, maintenant tu dois travailler la vitesse”. C’est dire le fossé qui existe entre nous. »


Julia Fillias, médaillée de bronze en combat et en Tu Linh Dao

« Un souvenir fort »

« J’ai fait une grosse préparation parce que j’avais envie de bien faire pour ne pas décevoir ceux qui ont cru en moi. Au final, je remporte deux médailles de bronze même si celle en combat n’a pas la même saveur (Il y avait seulement 4 engagées dans sa catégorie, NDLR). Je garde un souvenir fort de mon passage en technique. Je suis montée sur le ring avec le drapeau français sur les épaules, l’équipe mettait une ambiance de folie. C’est l’ensemble du groupe qui m’a donné, en m’encourageant comme ils l’ont fait, la force de continuer les Quyên. Cette médaille est vraiment magnifique parce que j’avais laissé des plumes pendant le combat et je ne pensais pas pouvoir rivaliser avec les Vietnamiennes »

Hélène Malghem, médaillée d’argent en La o Mai Quyên

« Je sors grandie »

« Cette médaille était inattendue parce que je ne pensais pas pouvoir rivaliser avec les Vietnamiens, encore moins chez eux. Mais le travail a payé et j’ai prouvé que je méritais ma place. C’est beau d’être à la source, de remporter une médaille là même où notre discipline a été créée. En plus, je passais avant mon frère Alexandre et même si cela me mettait un peu de pression, j’avais à coeur de lui montrer la voie. Cette expérience, au-delà de la récompense, va changer beaucoup de choses, m’ouvrir d’autres horizons. Je sors grandie de cette aventure.»


 

Mardi 24 Juillet Aux délices de Saigon Pour éviter la chaleur de la ville, étouffante dans les 400 m2 de la salle semi-ouverte du Vo Duong Ha Chau, le premier entraînement du jour est programmé dès 6h du matin. Après quoi, du temps libre est offert à l’ensemble des compétiteurs qui en profitent pour une plongée au coeur de la ville, à la rencontre des populations locales. L’occasion pour Julia Fillias, qui en est à son deuxième séjour au Vietnam, de s’apercevoir que le pays a sensiblement évolué depuis son premier passage : « Il y a cinq ans, c’était compliqué pour les Occidentaux de venir ici. Aujourd’hui, de plus en plus de gens parlent anglais, les infrastructures ont évolué, même le trafic est moins dense ! Je sens vraiment que le pays tend à s’occidentaliser ». Pour autant, pour ceux qui découvrent le pays à l’occasion du tournoi, le capitaine Franck Tonnelier en tête, le dépaysement est total : « Tout est si différent par rapport à la France. On voit des gens qui n’ont rien et qui donneraient tout. On apprend beaucoup aux côtés de ces gens là. » Le repas du soir est l’occasion d’un nouveau dîner dans un restaurant typique où des oeufs couvés, mets traditionnel vietnamien, étaient au menu. « Mais tout le monde n’y a pas goûté », confie, dans un sourire, Julia Fillias qui n’en était pas à sa première dégustation.

Mercredi 25 Juillet Ouverture en grandes pompes Après la pesée, les Français découvrent enfin le théâtre de leur compétition : le gymnase Lanh Binh Thang et son ring central auquel deux immenses tribunes font face. Sitôt les tirages au sort effectués, c’est dans un parc en plein coeur de la ville que l’équipe de France choisit de s’installer pour son dernier entraînement avant la compétition. Après quoi, le troisième Tournoi International de Vo Co Truyen pouvait enfin être lancé par le traditionnel défilé des délégations présentes et une spectaculaire démonstration de différentes écoles locales. Hélène Malghem, la benjamine de l’équipe de France assure qu’elle gardera de cette cérémonie un souvenir impérissable : « C’était beau à voir, j’étais sans voix devant les démonstrations proposées par les Vietnamiens. Et puis, nous avons eu le droit à la Danse de la Licorne (la Licorne est le symbole de la puissance dans les écoles d’arts martiaux, NDLR), c’était intense et magnifique ».

Jeudi 26 Juillet Place aux combats ! C’est Frédéric Nuissier qui a, dès 7h30 et ce afin d’éviter les grosses chaleurs tropicales, le privilège d’ouvrir le bal des combattants français. Une entrée en matière réussie puisque, au terme d’un combat bien maîtrisé, il passe avec succès l’obstacle du premier tour. Imité par John Verbena et Sydney M’Roivili, ils sont donc trois des cinq engagés du jour au rendez-vous du second tour. La suite est moins clinquante puisque Frédéric Nuissier et Sydney M’Roivili, blessé mais ovationné pour sa combativité, ne passeront pas les portes des quarts de finale. C’est donc à John Verbana que revient l’honneur de représenter la France en demi-finale, ce qu’il fit avec autorité, se qualifiant après un second round de haute volée pour la finale programmée le samedi. Julia Fillias, médaillée de bronze bien qu’éliminée dès son premier tour, résumait à la fin de cette première journée de compétition le sentiment général : « Il y a une classe d’écart entre les Vietnamiens et nous, mais nous avons réussi à bien figurer grâce à notre solidarité. Quand j’étais sur le ring, je sentais vraiment l’équipe derrière moi, elle me portait. »

Vendredi 27 Juillet Les Techniciens entrent en scène Début de compétition très matinal également pour les techniciens qui rentrent dans la compétition par les enchaînements imposés en armes puis mains nues. Les prestations s’enchaînent et, si les Vietnamiens trustent les premières places, les Français ne sont pas en reste puisque Hélène Tran, engagée sous les couleurs de son club, ravira deux médailles d’or en Quyên Libre et en Huynh Long Do Kiem. Une belle performance qui va inspirer les techniciens qui représentent la FFKDA puisque Hélène Malghem, la benjamine de l’équipe, décroche l’argent tandis que son frère Alexandre obtient le bronze, tout comme Stanislas Ollivier et Julia Fillias. Engagé en Quyên libre, le capitaine Franck Tonnellier finit quant à lui la journée bredouille mais livre une belle leçon d’humilité : « Je n’avais pas raté de podium en compétition depuis 10 ans et pourtant, je ne suis pas déçu. Dans ce genre de tournoi, le résultat passe après l’expérience vécue et là, elle est formidable. » Ce vendredi, la journée se termine par une soirée de gala… Mais c’est autre chose dont le technicien Jérémy Tran se souviendra toute sa vie : avec un mois d’avance, à plusieurs milliers de kilomètres de là, sa femme donnait naissance à un petit garçon, Milo Nam.


Alexandre Malghem – médaillé de bronze en Bat Quai Com

« La médaille de tout un groupe »

« J’avais énormément de pression puisque je savais qu’en tant qu’étranger je serai attendu, regardé. Et cette pression était même encore décuplée par la présence de ma petite soeur dans l’équipe (Hélène, NDLR) et je ne voulais pas la décevoir. Je me sentais largement en-dessous des Vietnamiens donc c’est magnifique de ramener une médaille. Mais, ce bronze, j’ai envie de le partager. Il revient vraiment à l’ensemble de l’équipe parce qu’on a formé un groupe très soudé et c’était avant tout une formidable expérience humaine.»


 

Samedi 28 Juillet Jour de finale C’est le grand jour pour John Verbena qui a l’occasion d’apporter à la délégation française sa première médaille d’or. Toute l’équipe fait corps derrière lui mais cela ne suffira pas. John Verbana est battu par plus fort que lui, notamment à cause de pénalités de saisie, après un combat où il aura pourtant tout donné. Une fois les dernières finales achevées, et alors que les médaillés peuvent recevoir leur récompense, l’équipe de France fait ses comptes : deux médailles d’argent en technique et en combat, auxquelles viennent s’ajouter six médailles de bronze, les deux médailles d’or d’Hélène Tran et le bronze de Kilian Minsmonchovski, deux techniciens engagés sous la bannière de leur club, apportant encore à l’école française. « La France réalise donc une belle moisson pour sa première participation au tournoi », s’enthousiasmait Jacques Charprenet, un chef de délégation qui dédiait aussi ces résultats à l’accueil formidable de Philippe Gaudin.

Dimanche 29 Juillet La fin de l’aventure Convié par Vo Su Philippe Gaudin à prolonger encore un peu l’aventure humaine et martiale, la délégation française a reçu à l’occasion de cette dernière journée les félicitations de Maître Ha Cuong, le frère de Maître Ha Chau. Après quoi, tout le monde s’est réuni une dernière fois autour d’un copieux banquet pour célébrer comme il se devait la belle prestation offerte par le clan français tout au long de la semaine passée dans le pays qui a enfanté leur art.


Le bilan de l’entraîneur – « Une formidable harmonie »

Comme ses protégés, l’entraîneur David Tintillier retient avant tout de cette expérience vietnamienne une formidable aventure humaine.

« À l’origine, c’est un projet long d’un an et demi donc nous avions à coeur de bien figurer. L’équipe est née des résultats des derniers championnats de France et, connaissant les forces en présence, nous nous étions fixés un objectif de cinq médailles. Le contrat est rempli puisque nous avons décroché huit médailles, et onze en tout si l’on compte celles remportées par Hélène Tran et Kilian Minsmonchoski, tous deux licenciés à la FFKDA mais qui défendaient les couleurs de leur club. Au-delà du résultat, ce tournoi était l’occasion d’une grande première pour la FFKDA puisque c’était la première fois que des écoles de styles différents, toutes représentées à la Fédération, constituaient une vraie équipe de France. Chacun venait avec son parcours, ils n’ont eu que très peu de temps pour apprendre à se connaître et pourtant, ils ont réussi à créer une formidable harmonie de groupe sans laquelle cette aventure n’aurait pas été la même. J’ai l’habitude de voyager au Vietnam et lors de notre départ, des Maîtres que je connaissais m’ont félicité pour l’image que la France avait montrée. Je crois que c’est ça finalement, la plus belle de nos récompenses »