Ligue de Corse

Les possibilités d’une île

Longtemps, c’est bien plus que 184 km de Méditerranée qui séparaient le karaté corse de son aîné continental. Aujourd’hui, le travail de fond fédéral porte ses premiers fruits, comme en atteste l’éclosion d’Alexandra Feracci, 19 ans, battue d’un petit drapeau début mars à Coubertin par Sandy Scordo en demi-finale des championnats de France kata… Une bonne nouvelle pour le karaté hexagonal. Pour paraphraser l’humour britannique, si l’écart se réduit entre l’île et le continent, c’est la preuve que « le continent est de moins en moins isolé ». Texte : Anthony Diao

Entraînement au centre régional pour la jeune garde corse.

« Attendez… Ce parfum… Ce parfum léger et subtil, fait de thym et d’amandier, de figuier et de châtaigner… Et là encore, ce souffle imperceptible de pin, cette touche d’armoise, ce soupçon de romarin et de lavande… Mes amis… Ce parfum… C’est la Corse ! » René Goscinny avait décidément du flair. En 1973, dans son Astérix en Corse, le personnage d’Ocatarinettabellatchitchix n’est plus qu’à quelques miles marins de sa terre natale lorsqu’il se fend de cette mémorable envolée patriotique, le sourire jusqu’aux sourcils. Hasard du calendrier, c’est à peu près à la même époque — en 1976 exactement – qu’un sensei japonais de 32 ans posa ses zooris sur l’île de Beauté. Au départ, il ne s’agissait que d’une étape avant de s’envoler pour enseigner en Afrique. Trente-six ans, une épouse, un fils et une fille plus tard, Hidetoshi Nakahashi vit toujours à Bastia. Et s’il s’absente parfois de l’île de son coeur, ce n’est guère plus longtemps que le temps d’un stage à animer sur le continent ou à l’étranger. La vérité oblige à dire qu’à chaque retour, celui qui plus jeune ressemblait beaucoup au David Carradine de la série télévisée Kung Fu, pourrait cosigner des deux mains la tirade d’Ocatarinettabellatchitchix. « La Corse me correspond très bien, dit aujourd’hui le 9e dan. J’aime la nature, ça me rappelle un peu le Japon. J’aime mon petit club situé en plein coeur de Bastia. J’y donne des cours du lundi au jeudi, et ensuite les week-ends je pars très souvent diriger des stages à travers l’Europe… et plus loin encore ! J’ai de la chance car j’ai des assistants formidables qui me remplacent si je m’absente plus longtemps. »

Superchi. C’est précisément dans ces années soixantedix que se situe l’an I du karaté corse. En 1972, l’île ne compte que deux clubs rivaux, tous deux implantés à Bastia. En amont des championnats du monde de Paris, un stage international d’arbitrage est organisé à Ajaccio. À cette occasion, Hiroo Mochizuki exécute devant les quelques dizaines de personnes présentes, l’une de ces démonstrations fondatrices dont il se dira par la suite qu’il y eut un avant et un après. Dans l’ombre de l’expert japonais, le grand timonier de cette manifestation s’appelle Alain Superchi. À 28 ans, il est alors le seul karatéka affilié à la ligue corse de… judo – le karaté est alors l’une des disciplines associées de la FFJDA. La réussite du stage lui permet d’être invité à assister aux mondiaux de Paris. Il s’y rend et côtoie le gratin du karaté français. Il entend même retentir La Marseillaise à l’issue de l’épreuve du kumite masculin par équipes… Il faut croire que le métamorphisme de contact a du bon. Alain Superchi présidera la ligue corse de karaté jusqu’en 1998, année où lui succèdera Jean Mattei.

Mattei. Étalée sur dix ans, la présidence Mattei est marquée par plusieurs avancées. La première concerne la structuration de la ligue. Avec la hausse du nombre de pratiquants – entre 1972 et 2008, le nombre de clubs est multiplié par dix et le nombre de licenciés par dixhuit ! – arrive le nécessaire temps de la délégation. Une équipe technique régionale est mise en place, articulée autour de quatre commissions (arbitrage, grades, école des cadres, élite régionale). Pierre-François Bascoul, Didier Lupo et Jean-Michel Feracci apportent à tour de rôle leur pierre à l’édifice et de l’huile dans les rouages. Points d’orgue de cette décennie Mattei ? La création pour les poussins-benjamins d’une coupe des petits dragons ; l’organisation, le 7 mars 2006, d’un mémorable France-États-Unis ; et surtout la participation du karaté en tant que sport de démonstration aux XIe Jeux des îles organisés en Corse en mai 2007. Une belle vitrine pour la discipline, après quatre années de négociations auprès du Comité d’organisation des Jeux des îles pour intégrer cette épreuve annuelle réservée aux cadets, qui réunira cette année-là quelque 1 500 athlètes venus de 23 îles ou archipels.

Feracci. En septembre 2008, Jean-Michel Feracci prend le relais à la tête de la Ligue et poursuit les efforts amorcés par ses prédécesseurs. 5e dan alors — 6e dan aujourd’hui —, ancien directeur technique et responsable de l’arbitrage, entre autres, il est une figure incontournable de la Ligue depuis vingt ans. Son analyse de la situation pourrait se résumer en une phrase et un graphique. La phrase ? Le karaté corse est sur le point d’atteindre son point de bascule. Le graphique ? Au pic de licenciés en abscisses vont se heurter sous peu les contingences liées à l’éloignement insulaire, en ordonnées. Si la ligue n’y prend garde, la compétition de haut niveau pourrait ressembler à une navette de Corsica Ferries manquée de quelques minutes au port de Bastia : comme une poupe jaune qui s’éloigne dans la brume, lentement mais irrémédiablement… Ce constat posé, un premier centre d’entraînement voit le jour en septembre 2010. Au menu, 1h30 d’entraînement quotidien et une scolarité adaptée pour les dix adolescents retenus la première année. Un an plus tard, ce sont cette fois deux pré-centres d’entraînement qui ouvrent leurs portes. L’un est situé en Haute- Corse, l’autre en Corse du Sud. Trente participants sont retenus cette saison-là. Hasard ou réalité scientifique, les premiers résultats nationaux arrivent quelques mois plus tard, et les tests de sélection pour la rentrée 2012 passent de 33 à 60 candidats… « La dynamique est enclenchée », se réjouit Jean-Michel Feracci. L’homme n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers. Son truc à lui, c’est plutôt la semence, le binage et l’arrosage quotidien.

Lupo. En 2006, sous la présidence Jean Mattei donc, la ligue a recruté un entraîneur de choix en la personne de Didier Lupo, professeur de l’autre côté de la mer du côté de Sainte-Marguerite, et dont le sang est à 50 % corse. L’objectif de départ ? Préparer au mieux ces fameux Jeux des îles du printemps 2007. Le travail de l’ancien champion d’Europe et futur délégué aux grades donne comme espéré entièrement satisfaction, au point de le voir reconduit dans ses fonctions puis, au début de la mandature Feracci, promu au rang de directeur technique de la ligue. Son fonctionnement ? Une dizaine de rassemblements annuels sur des week-ends de trois jours. C’est le meilleur compromis, le moyen de concilier ses fonctions insulaires avec ses obligations sur le continent. C’est aussi une façon de tenir compte d’un paramètre d’importance : le relief. « Le fait qu’un col sépare Bastia d’Ajaccio rend compliquée la mise en place d’un rassemblement hebdomadaire », estime l’expérimenté technicien. Ce qui l’a frappé depuis sa prise de fonctions ? « L’extrême qualité du karaté pratiqué. C’était une approche qui n’était pas orientée sur la compétition mais sur la transmission des valeurs du karaté. J’ai découvert un karaté propre, traditionnel, complet, la marque indéniable de la “patte” Nakahashi. Notre challenge, à présent, consiste à faire passer ce karaté de sa pureté originelle à un karaté qui pourra titiller celui pratiqué dans les grands clubs du continent. Les bases sont là et les pratiquants l’intègrent petit à petit. Avant, un karatéka corse qui se rendait à Paris, son objectif premier c’était de visiter la capitale. Aujourd’hui les premiers résultats créent une émulation. Les gars avaient l’attitude, ils ont désormais l’ambition. »


LA LIGUE EN CHIFFRES (saison 2011/2012)

1287 licenciés / 68 % hommes / 32 % femmes / 101 mini-poussins / 187 poussins / 156 pupilles / 151 benjamins / 88 minimes / 55 cadets / 48 juniors / 501 seniors / 343 ceintures noires Dont 247 1er dan 50 2e dan 26 3e dan 11 4e dan 6 5e dan 3 6e dan 1 9e dan


Alexandra Feracci

Jeune étendard

L’athlé, la danse contemporaine, la plage… En bons parents soucieux de ne pas voir leur enfant souffrir de la comparaison avec eux-mêmes, Fabienne et Jean-Marc Feracci, elle arbitre nationale, lui président de ligue, neuf dan de karaté à eux deux et ci-devant deux des enseignants piliers de l’Athletic club d’Ajaccio, ont tout essayé pour que leur fille aînée goûte à tout… Mais les chiens ne font pas des chats.

Alexandra Feracci en compagnie de Hidetoshi Nakahashi

Née le 10 octobre 1992 à Ajaccio, Alexandra Feracci a, depuis l’âge de la tétine son rond de serviette, dans le dojo familial. Débuts officiels à 5 ans dans le cours de maman ; à 15 ans, elle décide que si le sport est une chose, le karaté sera son destin. Déjà remarquée depuis l’époque des pupilles, elle choisit donc le kata alors que, de l’aveu même de Didier Lupo, « elle avait aussi un coup à jouer en kumite ». La décision n’en fut d’ailleurs pas vraiment une, puisqu’une convocation fédérale à un stage de kata en précéda une autre à un stage de kumite, finalement jamais postée, et à laquelle elle pouvait légitimement prétendre après sa 3e place à la coupe de France minimes combat. À quoi tiennent les carrières… Peu importe l’ascension, l’important est de l’aborder avec détermination. Et côté détermination, les filles de Corse se posent là – en témoignent les performances des soeurs Delsalle ou Gneto en judo… Les lignes du palmarès de l’étudiante en STAPS à la Faculté de Corte crépitent à la vitesse d’un télex. Triple championne de France, triple vainqueur de la coupe de France, championne d’Europe juniors 2009 à Paris (son plus beau souvenir), 2e en 2012, 3e en 2010 et 2011, 3e des championnats du monde 2009, vainqueur des championnats d’Europe juniors 2011, série en cours. Mickael Milon et Antonio Diaz commeréférences ultimes, Sandy Scordo dans sa ligne de mire, et ce regard de guépard, bleu comme le fond de la crique d’Orinella. Elle cultive ce kata shito-ryu si propre à son île, hérité d’Hidetoshi Nakahashi et de ses aïeux. S’entraîne avec Corinne Navarro et ses parents, deux fois par jour, parfois dans son grenier, seule face au silence d’un grand miroir. Trouve toujours un mur auquel accrocher son fier drapeau corse, quel que soit le pays ou l’hôtel où ses poings la conduisent. Ses devises ? « Victoire et envie », « Pour être la meilleure, il faut affronter les meilleures ». Ses marottes ? Une bonne bouteille d’eau minérale corse dans le sac, et la plus extrême prudence à table les veilles de compétition : malheur à qui retournera le pain ou croisera ses couverts en sa présence… Et surtout, surtout, la petite sait apprendre de ses erreurs. De son propre aveu, son échec prématuré aux mondiaux de Malaisie l’a « mortifiée », malgré une préparation estivale au top du hip-hop, entraînements tout l’été avec papa à 4h du matin pour anticiper le décalage horaire, etc. Il lui aura manqué la maîtrise d’un kata supplémentaire à son arsenal ? Qu’à cela ne tienne. À entendre ses kiaï là-haut dans son grenier, l’erreur ne se reproduira plus. L’avenir de la concurrence s’annonce corsé.