Francis Didier

La patience, une maîtrise du temps

Parmi les valeurs qui font partie du code moral du karaté, on trouve la persévérance, une des dimensions de la patience. Francis Didier évoque avec Officiel Karaté Magazine cette qualité-socle qui n’est pas dans l’air du temps. recueilli par e. charlot

OKM : Pourquoi évoquer la patience ?

Francis Didier : Parce que c’est une qualité qui n’est pas à la mode alors qu’elle est essentielle. On demande beaucoup de patience aux pratiquants de karaté, c’est dans notre culture, même si l’enseignement évolue. Il faut travailler seul dans le vide, répéter les mouvements jusqu’à la perfection, c’est long et parfois fastidieux. Il faut de la patience pour suivre ce parcours avec sérieux. Mais la patience n’est pas dans l’air du temps. Il faut aller vite, trouver vite des satisfactions. De nombreuses disciplines se sont adaptées à la demande du moment, au point que le karatéka pourrait se sentir frustré et même un peu décalé avec ses préoccupations « d’une autre époque ». Alors c’est bien de rappeler qu’une culture, comme on en trouve en Asie, qui met la patience au coeur du projet n’est pas ringarde, au contraire.

En quoi l’Asie a-t-elle fait de la patience une valeur fondamentale ?

L’Occidental a du mal à accepter le monde invisible et à le rapporter à son monde visible. Pour un Japonais, c’est plus facile parce qu’il est, pour ainsi dire, programmé culturellement à imiter sans trop s’interroger. En karaté, les pratiquants répètent plus facilement les gestes, parce qu’ils l’ont déjà fait pour apprendre l’écriture japonaise. Les enfants japonais apprennent encore la lettre en la dessinant avec les pleins et les déliés, c’est-à-dire les parties les plus épaisses par rapport aux parties les plus fines. Ils assemblent seulement ensuite pour trouver du sens. La culture japonaise demande à ses membres d’être emplis d’une patience dont ils ont besoin dans leur modèle de relation très hiérarchisée et respectueuse, mais aussi dès le départ, pour maîtriser l’écriture. À vrai dire, nous savions aussi apprendre ainsi, nous faisions des lignes de lettres avec des pleins et des déliés. Mais on a oublié. Aujourd’hui, on n’accorde plus d’importance à la qualité esthétique de l’écriture – il y a l’informatique – et ce qui compte c’est l’idée, l’expression. On doit aller rapidement à l’essentiel.

Sommes-nous vraiment si différents culturellement à ce niveau ?

Sans doute pas tant que cela il y a quelques générations, mais la tendance actuelle nous amène à un modèle d’enseignement qui propose pratiquement l’inverse du modèle « classique » et de celui que l’on trouve encore en Orient. En Orient, on imite et on finit par comprendre. En Occident, on cherche à comprendre, on veut saisir le principe avant, éventuellement, de chercher à faire le geste parfait. C’est un mouvement général de notre culture, avec aussi l’idée d’aller vite vers un résultat satisfaisant. Par exemple, en musique, ce sont les trois accords qu’on aura appris d’emblée pour s’accompagner à la guitare qui peuvent, ou pas, nous amener vers le solfège, la maîtrise approfondie de l’instrument. Je ne suis pas en train de juger de la valeur d’un modèle par rapport à l’autre, c’est juste un constat. Et c’est vrai que cela fabrique une culture où les gens ont moins cultivé la patience. Même en karaté.

Mais de quoi parlons-nous exactement ? Comment cerner cette qualité ?

Ce n’est pas si simple de définir la patience avec finesse. La patience concerne le temps. Aussi bien le temps long de l’apprentissage, que le temps court du combat en ce qui concerne le karaté, de l’action, dans un sens plus large. Tout le monde comprend la patience comme l’art, ou la vertu, de savoir attendre, et de ce point de vue, la patience a à voir avec le contrôle de soi. C’est la discipline des gens bien élevés qui savent se refréner, attendre pour parler, pour se lever, pour prendre l’initiative. Sont patients ceux qui savent attendre leur tour. Mais ce frein qu’on s’impose ne peut pas suffire à définir la patience. Au-delà de la dimension sociale, la patience est un processus dynamique et non pas passif. C’est un contrôle sur soi, mais dans une perspective. Pour faire quelque chose. C’est une qualité liée à l’action.

Parlons de la patience dans le temps long de l’apprentissage…

Une bonne transmission réclame de la patience partout. Il faut de la patience à celui qui veut apprendre – et les Asiatiques savent que c’est la qualité de base, c’est pourquoi il y a tellement d’histoires sur la façon dont le futur disciple est testé dans sa capacité à attendre et à endurer. Celui qui n’a pas la force s’arrête avant le but, celui qui veut aller trop vite, qui est « impatient » perd du temps ou rate l’objectif. La patience va vers l’oeuvre. Celui qui a des prétentions à la réussite, à la création, à la grandeur, il doit commencer par être patient. Un proverbe dit que si tu as dix minutes pour couper un arbre, il faut en consacrer les deux tiers à aiguiser la hache. Dans le même ordre d’idée, tous les bons ouvriers le savent, un bon chantier commence par des outils bien rangés, surtout si on veut aller vite. Si vous ne faites pas ça, à la fin, vous perdez du temps, de la qualité de travail et vous vous blessez. L’inefficacité même. C’est une évidence, mais rien ne se fait sans longueur de temps, qui « vaut plus que force ni que rage » comme dit Lafontaine. Faire quelque chose, c’est lui accorder le temps qu’il faut. En sport, on le sait, c’est le temps consacré au travail qui, au final, est le seul facteur absolu. Devenir un champion, selon l’expression désormais consacrée, c’est « dix ans et dix mille heures de travail ». Pour cela, il faut au moins de la persévérance qui est un aspect de la patience : la vertu fondamentale d’endurance, de capacité à la continuité dans l’effort. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle est dans notre code moral.

On comprend la notion de patience pour celui qui veut apprendre, mais en quoi concerne-telle celui qui transmet ? N’est-il pas plutôt dans l’urgence ?

La bonne métaphore pour celui qui transmet, c’est celle de l’archer. Pour tirer loin la flèche, il faut tendre l’arc jusqu’au bout. Bien former un bon karatéka, par exemple, c’est savoir bander l’arc, c’est-à-dire, prendre le temps de lui apprendre tout ce qu’il doit savoir, lui donner le temps de mûrir physiquement et mentalement. Il faut être patient ! Parce que quand la flèche est lancée on ne revient pas en arrière et la trajectoire est impossible à infléchir. Le flèche est soumise à d’énormes contraintes – c’est au ralenti que l’on peut se rendre compte à quel point un parcours qui paraît rectiligne est en fait distordu par les forces en jeu. D’ailleurs, c’est la même chose avec un coup de poing ou coup de pied. À l’oeil nu, il a l’air linéaire et fluide. Au ralenti, on perçoit de grosses distorsions. Il faut donc que « la flèche » soit prête pour subir ça sans dommage. Et puis, les archers le savent, le secret pour percer les cuirasses, c’est de faire monter la flèche suffisamment haut pour qu’elle prenne beaucoup de vitesse dans la descente et devienne perforante. Entraîner, c’est la même chose. À un moment, la révélation d’un champion, c’est une histoire d’accélération. Mais pour faire accélérer la flèche, il faut tendre la corde, un processus qui paraît parfois trop lent et même régressif à celui qui n’a pas l’expérience. Savoir maîtriser le temps est une qualité de formateur, et aussi d’entraîneur. Ils doivent percevoir ce qui est invisible. Jusque dans le coaching, c’est le même principe. Là où il y a le chaos, l’urgence, l’émotion, le bon « coach », le bon guide, crée du temps juste. Constamment, il ramène à la notion de patience. La patience de celui qui transmet, c’est l’art de savoir différer, pour attendre, atteindre, le bon timing. Faire en sorte que le combattant soit prêt à tout donner, comme la flèche lâchée, dans la poignée d’années à bloc qui font un parcours d’athlète.

Mais il n’y a pas de temps à perdre…

Bien sûr, il y a constamment urgence. C’est le problème de l’oeuvre à accomplir, il faut aller au bout, et dans le temps imparti. Parfois, c’est trop tard. Mais il faut aussi savoir être patient dans cette urgence. C’est vrai pour le temps long de l’apprentissage, comme pour le temps court de l’action. Un bon professeur, un bon entraîneur, un bon coach, savent trouver le temps juste au coeur du chaos, là où les autres sont désordonnés. En quelque sorte, ils peuvent figer le temps ! Le rendre immobile. C’est ce que permet d’atteindre la patience : voir les choses les plus rapides au ralenti. La maîtrise par la patience dans la préparation, la patience dans à l’action, cela permet le discernement. Là où un homme ordinaire ne voit qu’une confusion trop rapide pour être analysée, entraîneur ou combattant, celui qui mis la patience au coeur du processus a le temps d’agir. C’est nous qui précipitons les choses par nos insuffisances. Pour certains, tout va toujours trop vite.

Différer jusqu’où ?

Jusqu’au moment du déclenchement. Pour un entraîneur, lâcher un champion potentiel dans l’arène. Et dans le temps court d’un combat, il faut de la patience pour que le coup de pied soit juste, pour que le « coup de rein » soit donné juste au bon moment. On attend pour mieux construire la situation avec pertinence, sans précipitation, au coeur de l’émotion et de l’adversité. Les trois minutes d’un combat, de l’extérieur, elles paraissent très courtes. De l’intérieur, elles paraissent très longues ! Il faut savoir tenir, différer jusqu’au moment où c’est bon. Un combattant patient et plus difficile à lire et à contrôler qu’un combattant qui se précipite, qui part à l’assaut dans tous les sens.

Oui, mais attendre, c’est un schéma tactique un peu passif non ?

Nous ne parlons pas de cela. La patience, ce n’est pas de la tactique, c’est une philosophie globale de l’action. Je ne préconise surtout pas d’être un combattant « attentiste » ou défensif. Nous parlons d’une qualité fondamentale, d’une arme pour le combat. D’ailleurs on dit « s’armer de patience » et c’est exactement cela. Un chasseur à l’affût a choisi son lieu et son moment, ensuite il ne peut rien précipiter, sous peine d’être bredouille. Il s’arme donc de patience, pour ne pas rater le temps juste, le bon moment du tir. En karaté, on provoque le moment, on le construit, et parfois il faut savoir le prendre d’entrée quand il se présente, mais on ne peut rien précipiter non plus. La précipitation, c’est l’imprécision. La patience, c’est l’art de préparer, de différer, de discerner le bon moment, pour être prêt à jaillir et à toucher sa cible. C’est la qualité fondamentale du guerrier. En iai-do, on a la quintessence de ça. Le geste juste qui marie la rapidité d’un déclenchement et toute la patience qu’il a fallu pour le construire.

Décrite comme l’art de la maîtrise du temps, la patience devient un enjeu essentiel de la maturation de chacun…

C’est bien ça effectivement. L’art de la maîtrise du temps, et donc de l’action juste. La patience permet de donner du temps au temps. De trouver le rythme naturel. Je lu quelque part cette phrase qui m’a frappé : « Il faut respecter les lois de la vie. Les lois de la vie sont les lois de lenteur, de longueur et de continuité ». Cela s’applique bien à notre sujet. Etre patient et persévérant, c’est faire en sorte de s’accorder aux lois naturelles et d’en tirer ensuite les bienfaits : maîtrise, oeuvre, pertinence dans le présent et pour l’avenir… Quand on sait être patient, on fait mieux le tri, on a plus de discernement et nos décisions sont plus justes. Ainsi, on impacte mieux le présent et du coup on oriente mieux l’avenir. Pour être plus clair, prenons l’exemple d’une réunion : Si vous avez la patience, vous savez écouter, intervenir au moment juste. Vous prenez le temps de dépasser la dimension conflictuelle, d’épurer ce qu’on vous dit, ou même de vérifier, de comparer, de vous faire un avis avant d’agir. Différer, plutôt que de réagir, notamment dans les moments de tension, c’est étonnamment efficace ! À la base, tout cela, il y a la patience. C’est-à-dire cette maîtrise du temps, des « lois naturelles » de la vie, qui induit une meilleure intelligence de la situation, et même une forme de sagesse.

Le karaté serait-il une école de la patience ?

Il y en a d’autres, mais oui, nous n’avons pas à rougir de la façon dont nous mettons cette qualité au centre. Précisons que la patience n’est pas l’ennui ! Rien n’interdit de prendre du plaisir à l’enchaînement des entraînements et d’avoir du talent et de la créativité dans la transmission du geste juste. Je pense que nous devons y voir un socle philosophique de notre discipline. Je veux dire par là que, s’il faut de la persévérance et de la patience pour gagner des médailles, ce qui concerne quelques-uns, il en faut encore plus pour triompher de soi-même, pour viser la progression personnelle, un processus qui doit nous concerner tous, car c’est l’esprit du Budo. Un processus sans fin… En karaté comme dans toute la pensée orientale, et sans doute occidentale aussi, c’est la patience qui est à la base de la sagesse. Un philosophe français dont on m’a parlé – Emmanuel Levinas – a aussi réfléchi à la valeur de patience et il distingue un mode de patience sans objet, une façon d’attendre, sans objectif ni tension, attentif à ce qui vient. Ce n’est pas exactement la patience du compétiteur en karaté, lequel ne peut pas se permettre d’attendre totalement sans objectif, mais cela ressemble à la vigilance tranquille du guerrier comme le décrivent les Orientaux. « Mushin », une gestion parfaite de la situation et de soi-même, sans être fixé sur une émotion ou prisonnier de qui se passe. Le temps est ralenti, la prise d’initiative toujours parfaite… C’est un état rarement atteint que les sportifs connaissent aussi.