Clotilde Boulanger, Sonia Fiuza et Jessica Hugues

Les trois (jolies) mousquetaires

Six longues années que le kata féminin attendait ça. Presque une éternité tant il s’était habitué à l’or sous l’ère des Bernard, Szkudlarek et Forstin puis avec les soeurs Buil et Laëtitia Guesnel. En sport collectif, on dirait que la victoire s’est jouée contre le cours du jeu. Et pourtant… En battant l’Italie et l’Espagne chez elle, quintuple tenante du titre, Sonia Fiuza, Jessica Hugues et Clotilde Boulanger ont régalé le camp français par leur bonne humeur, leurs sourires et une prestation inattendue – « un bunkai vraiment réussi notamment travaillé avec Jean-François Tisseyre et Serge Chouraqui, précise Ayoub Neghliz, le coach. Après trois mois seulement de préparation commune. Une équipe est née à Ténérife. » Challengers devenus leaders, les trois mousquetaires, à la fois si complémentaires et si différentes, ont planté les banderilles en vue des mondiaux de Paris. Découverte de trois jeunes femmes dans le vent. TEXTES : OLIvier REMY / PHOTOS : D. BOULANGER ET E. CHARLOT

CLOTILDE BOULANGER – La force tranquille

GÉNÉRATION KARATÉ KID ! C’EST À L’ÂGE DE 7 ANS, QUE CLOTILDE POUSSE POUR LA PREMIÈRE FOIS LA PORTE DU DOJO DE NANTEUILLES- MEAUX, EN RÉGION PARISIENNE. Elle est formée à l’école aussi efficace que discrète de Jean- Pierre Gavoille, le club d’un certain Julien Dupont, champion du monde par équipes 2008. « Il a toujours été LE champion du club. Nous avons quatre ans d’écart. Je l’ai vu entrer en équipe de France, ça a toujours été mon exemple. » Au rayon des moments clés de sa carrière ? « Une victoire à la coupe de France zone Nord en minimes qui m’a ouvert, repérée par Laurent Riccio et Yves Bardreau, les portes des stages de détection. Ma première coupe de France en indiv’, en 2005, qui m’a vraiment fait intégrer l’équipe de France cadets-juniors, et la finale européenne juste derrière alors que c’était ma première sélection. » La confirmation ne tardera pas avec le titre européen juniors en 2006 aux côtés de Sonia et de Jena Le. Depuis, elle a toujours fait partie de l’équipe kata. « Mais je n’ai jamais vraiment voulu jouer ma chance en individuel malgré ce que me disait mon entourage ». En mode « j’suis timide, mais j’me soigne ! », tantôt en réserve et celle qui partage la blague du jour dans le cercle où elle se sent bien. « Mon éducation s’est faite avec mes trois frères et soeurs, je me sens à l’aise dans un groupe, protégée quelque part », explique celle que ses coéquipières surnomment affectueusement « Clotildinho » pour sa facilité à jongler avec tout ce qu’elle trouve. « Cette attitude en retrait, on a pu me la reprocher. C’est un long travail de confiance en soi qui commence à payer, notamment grâce à l’attitude, aux conseils et aux mots toujours justes d’Ayoub Neghliz… » Un jeune entraîneur qui a bien senti le coup en proposant la nouvelle équipe et qui apprend à chaque sortie, lui aussi. « Il y a les champions de l’entraînement, les champions d’un jour et puis ceux qui durent. Clotilde fait partie de ceux-là », salue l’intéressé. Finalement, Clotilde, c’est sa copine Sonia qui en parle le mieux : « Elle est toujours d’humeur égale. Une battante, la locomotive discrète je dirais. Vraiment, elle incarne la force tranquille. Le genre de pilier indispensable dans un groupe. » L’intéressée n’a plus qu’à s’en persuader. « 4-1 sur les Italiennes, pareil sur les Espagnoles chez elles… ça veut dire que notre travail plaît », acquiesce cette étudiante en licence Staps. La nouvelle osmose ? Elle en parle franchement. « Céline (Chevallier) était mon amie et ça a été difficile à vivre pour moi. Mais l’arrivée de “Jess” m’a soulagée, son état d’esprit est super et c’est une bosseuse. » De quoi rassurer celle qu’on devine une grande inquiète qui trouve son plaisir dans l’épanouissement du groupe : « Les équipes c’est plus plaisant à vivre et à partager du début à la fin ». Et si ce n’était que le début ?


SONIA FIUZA – Âme de capitaine

26 ANS… L’ÂGE DE LA FIN DES TARIFS RÉDUITS MAIS SURTOUT CELUI D’UNE CARRIÈRE QUI PREND ENFIN L’ENVERGURE QU’ELLE MÉRITE. Parce que le moins que l’on puisse dire, c’est que, pilier de sa génération, on a le sentiment que rien n’a été servi sur un plateau à la Niçoise. Sa petite notoriété acquise entre 13 et 16 ans dans le spectaculaire karaté artistique ? Elle l’a payé de deux grosses blessures aux ligaments croisés des genoux. Le kata ? « Parce que je suis sans doute un peu solitaire. J’aime l’idée de ne dépendre que de soi, se centrer sur soi pour progresser, des heures devant la glace. » Titulaire et médaillée de bronze en individuel aux mondiaux cadets 2003 à Marseille, c’est pourtant en équipe que ce caractère bien trempé aux origines espagnoles, ce mental inversement proportionnel à son petit mètre cinquante six, fait merveille. Elle aura été de toutes les équipes de sa génération, notamment aux côtés de Clotilde Boulanger entre 2005 et 2007. « J’ai connu cinq équipes, j’ai été quatre fois avec elle ». C’est ensuite l’entrée dans « l’équipe des jumelles » (sic), Jessica et Sabrina Buil, en lieu et place de Laëtitia Guesnel. Un rêve, un honneur et quelque chose de lourd à porter aussi. Ce sont deux énormes palmarès, deux caractères bien trempés. Mais elles m’ont mises à l’aise. Avec elles, c’était très pro. Des stages d’une semaine, cinq à six heures par jour. Je suis devenue plus tonique, je me suis transformée physiquement aussi. En cadettes-juniors, j’étais déjà capitaine, mais j’ai franchi une étape avec les jumelles, j’ai gagné en maturité et en assurance. Avec elles, on a préparé les championnats d’Europe 2008 durant 8 mois. À fond ! Cela m’a forgé le mental.

Les triples championnes du monde raccrochant le kim’, elle renoue avec Clotilde associée à Céline Chevallier, championne du monde juniors en 2003. Quelques mois pour préparer les mondiaux 2008 à Tokyo. Au bout : une finale, « puis de la routine. On a fait cette médaille d’argent sur l’énergie des premiers temps, mais psychologiquement, il manquait quelque chose. En 2010, on se rate. On avait plus de pression que de plaisir. » Fin 2011, le couperet tombe : l’équipe est à nouveau modifiée. Il reste trois mois avant les championnats d’Europe de Ténérife. En prenant son vol pour les Canaries, Christophe Pinna, son prof et confident à Nice – « il a toujours trouvé les mots justes, notamment quand j’étais blessée – lui avait glissé : “Mon premier titre européen, c’est là-bas que je l’ai obtenu…” » Elle en sourit. Elle sait aussi que les rendez- vous du vendredi avec Jess’ et les entraînements tous les quinze jours à Montpellier où elles retrouvent Clotilde, cet état d’esprit nouveau, portent leurs fruits. « C’est une vraie équipe, avec de la sérénité, de la sincérité aussi. On a eu beaucoup de mal à réaliser ce titre, mais quelque chose de fort existe entre nous. Je nous revoie encore coudre le coq et les dossards ensemble dans la chambre… » Sans doute, au-delà du talent, le feeling qui lie les hommes et fait naître les grandes épopées. Un bien précieux sur lequel veille une capitaine aussi exemplaire que modeste. Le dernier compliment vient d’Ayoub Neghliz : « Elle est très responsable, très organisée, elle cherche à apprendre, toujours, à comprendre. Quand l’équipe a changé, elle a pris les choses en main, je l’ai retrouvée très motivée. Sonia ? Tu sais qu’elle va donner le meilleur. »


JESSICA HUGUES – Éclatante jeunesse

MÉDAILLÉE MONDIALE JUNIORS EN 2009 ALORS QU’ELLE N’AVAIT QUE 15 ANS, EN BRONZE AUX CHAMPIONNATS D’EUROPE JUNIORS 2011, puis championne du monde en octobre dernier en Malaisie avec « les deux Marie », Bui et Hervas, little « Jess » sunshine a débarqué sur la pointe des pieds en équipe de France seniors. Convoquée à l’issue de la dernière coupe de France, elle s’est retrouvée avec Clotilde, Sonia et Céline Chevallier. Trois fauteuils pour quatre et l’élève de Guy Berger de s’excuser « d’être là. Je n’avais rien demandé, mais j’étais mal à l’aise. Les filles ont compris. Cette équipe, je l’avais jusque-là en poster au-dessus de mon lit. Sonia m’avait déjà entraînée il y a trois ans, alors imaginer être dans son équipe… Quand j’ai reçu la convocation, je me suis pincée pour y croire. » Grand oral à Montpellier avec une sélection qui va durer toute une journée. Et les entraîneurs, accompagnés de Thierry Masci de trancher. Ce sera elle ! Mission : être au niveau en trois mois pour les championnats d’Europe ! Même pas peur. « J’ai fait ce que je savais faire. C’était une grosse charge sur les épaules, mais je ne stresse pas pour les compétitions, on avait beaucoup travaillé… » 18 ans depuis 15 jours, la Marseillaise qui retentit, la médaille qu’elle court accrocher au cou d’Ayoub Neghliz « qui m’a fait confiance. Quand j’ai revu l’émotion des entraîneurs et de l’équipe masculine à la vidéo, des gens que je connais peu finalement, ça m’a beaucoup émue ! Et j’ai vu Sonia pleurer… » La gorge se serre, aussitôt effacée par un grand sourire de la nouvelle arme de séduction massive de cette équipe championne d’Europe. Un côté qu’elle assume aussi. « Les filles se maquillent davantage depuis que je suis là ! C’est important, l’esthétisme dans le kata d’aujourd’hui. C’est déjà ce qui faisait l’une de nos forces avec l’équipe juniors. » Une jeune femme qui reste une combattante. « Cette année, je n’ai pas pu faire les France combat, il y avait trop de risques de blessures, mais je ne m’imagine pas sans les gants. C’est ma ressource. C’est aussi très intéressant pour l’impact dans le bunkaï. », assure celle qui est licenciée au FKA Marseille pour sa préparation mais assure « tout devoir à Guy Berger et au Samouraï Toulon où j’ai commencé à trois ans et demi ». Impliquée, dans le rythme senior dès les premiers entraînements, vous avez sans doute là la future leader de l’équipe. Une histoire aux accents de conte de fée qui cache pourtant une réalité que doit assumer la jolie Varoise. « Je suis atteinte de la maladie de Stargardt, une pathologie dégénérative de la rétine. Si ma vue n’a pas baissé depuis deux ans, je n’ai qu’un dixième à chaque oeil et mon parcours scolaire n’a jamais été adapté à ce handicap. Je vis avec, dans l’espoir que la recherche puisse un jour m’aider à guérir. Mais peut-être serai-je un jour non-voyante. Je dois aussi réfléchir à mon avenir en tenant compte de cette hypothèse. » Une ado « un peu fofolle » au discours terriblement posé qui force, là aussi, le respect. Une jeune championne mais déjà une sacrée personnalité.