Championnats d’Europe seniors

De la lumière et des ombres

Dans un championnat d’Europe qui avait le prochain championnat du monde à Paris dans sa perspective, la France a réussi une performance générale encourageante, et parfois même lumineuse avec des leaders qui s’affirment au bon moment, Lolita Dona, William Rolle et les filles du kata en tête. Une ombre à ce tableau, elle est aussi totalement passée au travers avec ses équipes combats. Ombre ou lumière ? L’avenir tranchera.

Lucie Ignace, talent et audace pour une première médaille européenne chez les seniors.

Avec tout le poids de l’expérience de son Valdesi national – une nouvelle fois champion individuel et par équipe en kata – l’Italie a deux médailles d’or d’avance depuis plusieurs années maintenant. Elle en profite une nouvelle fois pour terminer en tête des nations avec quatre titres. C’est la troisième fois de suite au niveau européen – l’Italie étant aussi deuxième nation des championnats du monde 2010, battue seulement par les trois médailles d’or serbes. Mais derrière cet « intouchable » du moment, c’est la France qui pointe à la seconde place des nations européennes, une performance d’autant plus notable que cela ne lui était pas arrivé depuis 2006 (à l’époque derrière l’Espagne), la France ayant cessé en 2004 de dominer sans partage le Vieux Continent, ce qu’elle faisait depuis 1999. Ceci expliquant cela, elle est parvenue pour la première fois depuis 2006 à récolter plus d’une médaille d’or. Une seule médaille, c’était le tarif l’année dernière encore (celle de Nadège Ait Ibrahim en +68 kg), c’était le tarif de 2008 (Ludovic Cacheux en -80 kg). En 2007, 2009 et 2010, c’était pire, la France était rentrée sans titre continental. La voici forte cette année de trois nouveaux champions d’Europe, un garçon et une fille en combat, William Rolle (-67 kg) et Lolita Dona (-61 kg), impressionnants d’autorité. Une équipe kata, celle des filles, pleine de sève et de potentiel qui se révèle en tête d’affiche, aussi séduisante qu’imprévue au départ, d’un kata français qui amène encore une fois quatre médailles à la France. Somme toute, le retour d’un leadership, d’une locomotive au groupe France et de véritables favoris pour les médailles et les titres attendus à Paris.

TOUT EST EN PLACE POUR BERCY Pour la deuxième année consécutive, la France fait plus de dix médailles, ce qui est aussi une bonne nouvelle : en plus de la loco, il y a les wagons, tout prêts à rouler tombeau ouvert vers un possible succès mondial. Chez les garçons, dans une catégorie inhabituelle pour lui (-84 kg), Kenji Grillon emporte sa première médaille et les combattantes sont particulièrement fiables avec un titre, mais aussi cinq médailles sur cinq possibles. Les onze médailles de cette année, les douze de l’année dernière, mettent fin à cinq ans de mauvaise série. Enfin, il y a de la jeunesse aussi dans cette dynamique, avec la montée en puissance d’Alexandra Recchia, championne d’Europe juniors 2008 et pour la première fois médaillée individuellement en seniors avec un ultime combat gagné 8-0 contre une l’Italienne Guglielmi, médaillée mondiale et européenne, l’arrivée réussie de Lucie Ignace, championne d’Europe juniors 2009, médaillée en seniors dès sa première titularisation, et bien sûr les filles du kata dont la montée en puissance correspond à l’entrée réussie dans le groupe de la jeune championne du monde juniors Jessica Hugues. Tout est bien en place pour une dernière montée en puissance qui pourrait placer la France à la hauteur de ses ambitions à Paris… Si ce n’était un peu d’ombre dans ce tableau avec l’essoufflement de Johan Lopes, finaliste l’année dernière et 5e seulement cette année, le manque persistant de résultats pour Ibrahim Gary depuis sa finale mondiale en 2008, 5e lui aussi et battu cette fois par le triple champion d’Europe allemand Horne et le champion du monde serbe Umicevic, l’échec du retour attendu de Davy Dona, battu dès le premier tour par un Espagnol, et surtout celui, cinglant, des deux équipes combats françaises, qui se chargèrent de démontrer que la contre-performance n’est jamais loin quand les fondamentaux ne sont pas respectés. La leçon n’est sans doute pas à prendre à la légère.


Les équipes – Un jour sans… équipe

Le bilan des combattantes françaises peut être fait de façon lapidaire. Après une première victoire pratiquement sans points marqués contre les Russes, les Françaises (Ruth Soufflet, Nadège Aït-Ibrahim, Tiffany Fanjat et Lolita Dona, qui fut la seule à marquer un point décisif), peut-être obsédées par leur sort en individuel ne trouvaient pas les ressources psychologiques pour sortir de l’ornière et sombraient, incroyables mais vrai, devant d’anonymes Polonaises dès le tour suivant. Pour les garçons, c’est le contraste qui était saisissant. Après deux victoires, dont un exploit consistant à sortir les champions du monde serbes, ils chutaient brutalement devant des Azéris dont le point fort avait pourtant été neutralisé. Dommage. Après les Anglais au premier tour, la menace serbe avait pourtant été remarquablement contrôlée. Nadir Benaïssa apportant d’entrée un précieux point face à Jovanovic, médaillé mondial 2010, Ibrahim Gary avait fait le travail de consolidation contre Zivkovic, ancien champion d’Europe (2003) et Kenji Grillon l’emportait tranquillement de deux points face à Dejan Umicevic, champion du monde des +84 kg en titre. La suite aurait pu être belle, d’autant que Mathieu Cossou, faisait match nul contre Rafael Aghayev, leader des Azéris, alors que Kenji Grillon avait déjà apporté le premier point d’un beau ura-mawashi. L’équipe de France était en chemin… mais en sortait soudain. Ibrahim Gary perdait d’un point le combat suivant et Davy Dona, nerveux et brouillon, se faisait dominer 5-0 par Mamayev, finaliste en -84 kg. Il restait au médaillé mondial Atamov à éviter d’en prendre plus de quatre face à Nadir Benaïssa. Il n’en prenait aucun et sortait la France du jeu, d’autant que son équipe était ensuite battue par la Turquie dans un combat très intense. Turcs comme Italiens seront finalement écartés par l’Allemagne du poids lourds Jeremy Horne, un groupe qui monte en puissance, tandis que la France, finaliste l’année dernière chez les filles comme chez les garçons, subit un véritable coup d’arrêt.


Tout va bien pour les filles

Si Nadège Aït-Ibrahim subit la frustration de se voir retirer son titre par celle qui l’avait aussi battue en finale des championnats du monde 2010, l’Italienne Greta Vitelli, avec les autres combattantes françaises engagées en individuel, elle réussit une performance discrètement historique : Il fallait bien remonter dix ans en arrière en effet, et avec moins de catégories, pour voir un groupe de françaises capables de monter sur tous les podiums ! Nadège Aït-Ibrahim (+68 kg) confirme son niveau, Alexandra Recchia (-50 kg) ne cède que devant la Turque Ozcelik, championne d’Europe 2011 et 2012, irrésistible avec ses coups de pied fabuleux, Lucie Ignace (-55 kg) ne s’incline que devant l’expérimentée Croate Kovacevic, Tiffany Fanjat (-68 kg) retrouve le chemin de la finale dans un style sobre, mais payant presque jusqu’au bout, battue seulement dans l’ultime défi par la très jeune et très prometteuse Turque Burucu. Enfin Lolita Dona (-61 kg) s’est installée en favorite des championnats du monde en passant à travers ces championnats d’Europe comme une lame… très affûtée ! Après un tour de chauffe, elle plantait un 10-0 et quatre coups de pied à la Slovaque Kubinska, écartait la Croate Bebek et finissait par une finale parfaite, 8-0 et deux balayages à la clé contre l’Ukrainienne Serogina. De quoi franchement pouvoir espérer de nombreux podiums – et plus si affinités – aux prochains championnats du monde… où elles seront également attendues par équipes.


Rolle, taille patron

On connaît son talent, il brille au niveau national depuis bien assez longtemps. En Europe, il attrapait le podium régulièrement depuis 2006 (avec une éclipse en 2007, le temps de changer de catégorie), mais jamais le titre. William Rolle était-il en train de passer du côté des grands espoirs déçus ? Il y avait un peu de cela tant cette succession de médailles en bronze pour un karatéka en or paraissait se prolonger au-delà de la limite. L’Azéri Aliyev, champion d’Europe 2009, le Turc Kemaloglu, vainqueur de Rolle en finale en 2008, l’Italien Massa, deux fois finaliste en 2010 et 2011, à chaque fois face au combattant grec Tryantafyllis qui a emporté l’or des trois grands championnats en 2010 et 2011. Personne ne manquait à l’appel. Rolle avançait sans faiblesse, en donnant des signes de force. Treize points marqués, zéro encaissé en trois combats à l’entrée des choses sérieuses, en demi-finale. C’est l’Azéri Aliyev qui se dresse, beau vainqueur du Grec Tryantafyllis par 5-0 – une victoire sur le champion grec lui avait déjà permis de gagner la finale continentale en 2009. L’Azéri tente tout, mais le Français ne doutera jamais. 7-0 et superbe autorité de William Rolle, qui se hisse dans une finale pour la première fois depuis 2008. Son long hurlement de satisfaction évacuant tant d’années de frustration restera dans les mémoires des témoins comme un « moment » de 2012. Mais l’essentiel était à vivre. Face à un ancien vainqueur des championnats d’Europe, contre Rolle déjà, le Turc Kemaloglu, qui venait d’écarter l’Italien Massa, le Français part à l’abordage. Il fond de loin sur son adversaire avec de brusques changements de rythme et de trajectoire et se montre précis. Un balayage, des attaques nettes au visage, le Turc mené par 6-2 dans les dernières secondes ne sait quoi faire et s’accroche une fois de trop. Il est disqualifié. William Rolle est enfin champion d’Europe, et au meilleur moment.


Les grands d’Europe

Elle a Valdesi. Douze fois champion d’Europe individuel et six fois en équipe… Mais l’Italie possède aussi l’un des meilleurs combattants du monde en la personne de Luigi Busa, lequel, après deux titres européens juniors en 2006 et 2007, gagne son second titre continental seniors dans la catégorie de Rafael Aghayev (en -75 kg). Si la France réussit une belle production d’ensemble, dans chaque catégorie, l’Europe propose des adversaires intimidants. Il faudra compter avec ses hommes et ses femmes à Paris… et trouver les moyens sportifs de les écarter du chemin ! Ce ne sera pas facile en -75 kg avec Busa, Aghayev, vainqueur des trois derniers championnats du monde, mais aussi le Néerlandais Smaal, champion d’Europe 2010 et toujours placé. Il faisait partie de ce groupe, mais il a préféré aller éclabousser la catégorie des -84 kg de son talent : le Grec Tzanos a gagné haut la main le championnat en claquant un uramawashi- geri d’anthologie à Kenji Grillon. Attention les jambes ! Et le Serbe Bitevic, champion du monde et champion d’Europe 2011, 3e cette fois, n’est pas très loin… En -60 kg, si l’Italien Giuliani, champion d’Europe 2010 et 2011, vice champion du monde, marque le pas, l’Espagnol Matias Gomez Garcia, médaillé mondial 2010, semble revenu à son meilleur niveau. « Intenable » contre Johan Lopes, il emporte le titre avec le Letton Kainins dans son ombre, un technicien brillant monté déjà sur le podium mondial 2010. En poids lourds, si le champion du monde Serbe Umicevic est troisième, si l’Italien Maniscalco monte une nouvelle fois en finale, l’homme fort de l’Europe est sans conteste l’Allemand Horne, triple champion d’Europe en titre. Chez les filles ? Les Françaises sont fortes, mais la démonstration la plus convaincante est peut-être celle des Turques, une équipe jeune qui ramasse quatre médailles pour deux titres, celui de la très jeune Burucu, déjà médaillée mondiale en -68 kg, et celui de l’infernale Ozcelik, la grande rivale d’Alexandra Recchia à travers toutes les catégories d’âge, et déjà deux fois championne d’Europe.


Les « kata girls » s’envolent !

Si Sonia Fiuza, Clotilde Boulanger, à l’époque en équipe avec Céline Chevallier, avaient réussi l’exploit de faire une finale mondiale (en 2008) pour leur entrée dans le grand bain, la suite avait été plus modeste avec deux médailles de bronze européenne en trois participations. De plus, sur l’instigation de l’entraîneur Ayoub Neghliz, l’équipe avait été remaniée pour faire entrer le « sang neuf » de la jeune Jessica Hugues. C’était, pour le nouveau trio, leur première compétition internationale ! On attendait donc rien de particulier du trio féminin de kata… jusqu’à ce que, toute en vivacité et en fraîcheur, elles surclassent en demi-finale, et par 5-0 des Italiennes dépitées. Mais le meilleur était à venir. Franchement, affronter chez elle les Espagnoles trois fois championnes d’Europe d’affilée et leur prendre quatre drapeaux avec un Unsu impeccable et un, déjà, fabuleux bunkai, c’est un véritable camouflet jeté avec une belle santé à la face du kata européen dans la course mondiale. Sublime surprise, Sonia Fiuza, Clotilde Boulanger et Jessica Hugues peuvent le faire. Pour les garçons, qui avaient de beaux espoirs avec le retour en leader du champion du monde Jonathan Plagnol, ce n’est pas passé face aux invincibles Italiens, ce d’autant plus que le trio français se rendit coupable d’un gros décalage. Très en forme l’un et l’autre, Minh Dack et Sandy Scordo sortent des adversaires solides, mais buttent tous les deux sur le représentant espagnol, sans qu’on puisse vraiment discerner en quoi ceux-là leurs étaient supérieurs. Une grosse déception en particulier pour Minh Dack, sur le podium continental sans interruption depuis 2004, mais jamais en or. À Paris ?


La réaction du DTN

« On ne peut pas se permettre de ne pas avoir d’équipe à Bercy le dimanche »

« Je reçois de nombreux sms de félicitations, mais je reste sur une très grosse frustration. Bien sûr, nous finissons deuxième nation, avec le meilleur résultat depuis que je suis en poste, mais la contreperformance des équipes combats est inadmissible. On ne peut pas se permettre de ne pas avoir d’équipe à Bercy le dimanche ! Nous n’avons vu aucune dynamique collective chez les filles et l’entraîneur Louis Lacoste s’est senti trahi. Pour les garçons, l’interrogation concerne le leadership. Où est-il ? Après un bon début de compétition, ils ont laissé filer la victoire sans que personne ne parvienne à réagir. Il va falloir se remettre en question à tous les niveaux et trouver rapidement les solutions. Les points positifs sont heureusement nombreux. Quatre médailles en kata, avec deux représentants en individuel qui ont déjà battu les représentants espagnols dans d’autres compétitions… La victoire de l’équipe féminine, d’autant qu’elles peuvent encore progresser. En combat, on fait trois finales et pour la première fois depuis longtemps, on en gagne plus qu’on en perd. Nous avons deux nouveaux champions exemplaires, dont l’attitude doit inspirer le reste de l’équipe. Lolita Dona est une attaquante qui ne déçoit jamais et William Rolle s’est lâché comme on souhaitait qu’il parvienne à le faire. C’est l’occasion de souligner le formidable travail effectué en suivi individualisé par les entraîneurs autour de ses fers de lance de l’équipe, non seulement Yann Baillon, mais aussi Marc Pyrée avec Lolita Dona et Olivier Beaudry avec William Rolle. »