Ligue de Nouvelle-Calédonie

Karaté du bout du monde

17 000 kilomètres et 10 fuseaux horaires séparent Paris de Nouméa, la capitale de la Nouvelle-Calédonie. L’archipel, qui dispose d’un statut d’une large autonomie depuis 1998, organisera un référendum sur son indépendance dans les années à venir. En attentant, c’est sous le sigle de la FFKDA que cette ancienne colonie française est devenue une terre de champions pour le karaté hexagonal. Zoom sur une ligue qui a vu le jour au milieu du Pacifique.

Texte : Antoine Védeilhé / Photos : D.R.

De Sarraméa ou d’ailleurs, tout le monde, de minimes à seniors, se retrouve au Centre Territorial d’Entraînement (CTE) de Nouméa.

Shito Ryu, Shotokan, Kyokushinkai, Viet Vo Dao… Le karaté et ses disciplines associés sont aujourd’hui largement représentés en Nouvelle-Calédonie. Pourtant, l’éclosion s’est faite tardivement. Le karaté débarque sur l’archipel au début des années 50 par l’intermédiaire de gendarmes français venus s’installer dans le Pacifique et trouve rapidement ses adeptes dans une population déjà passionnée par la boxe. Aujourd’hui, des clubs sont présents dans toute la Nouvelle-Calédonie, ce qui fait la grande fierté de Nicolas Vignoles, le président de la ligue : « Nous sommes le neuvième sport en terme de licenciés sur une quarantaine représentés, et surtout l’un des seuls à être présent dans les trois provinces de l’île. Cela montre que nous avons parfaitement su nous développer ». Fraîchement élu en février dernier à la tête d’un comité régional qui compte douze membres dont trois anciens présidents qui viennent apporter leur expérience, Nicolas Vignoles, 42 ans, 1er dan de karaté et 2e dan de viet vo dao gère une ligue riche de 22 clubs et pas moins de 1 000 licenciés. Les objectifs de sa présidence sont doubles. D’abord, il aimerait « faire passer à 1 500 le nombres de licenciés d’ici quatre ans » et créer une sorte de « Club des ceintures noires ». Il s’en explique : « Je sais qu’il y a plein de ceintures noires ici mais ils ont disparu du paysage néo-calédonien et j’aimerais faire appel à eux parce que j’imagine qu’ils ont une expérience, un oeil avisé et je suis sûr qu’ils pourraient donner des conseils pour le développement du karaté en Nouvelle-Calédonie. Il ne faut pas se couper du passé quand on veut construire l’avenir. »

Rayonnement dans tout le Pacifique

Très intégré dans la région, le karaté néo-calédonien se mesure à l’élite des autres îles lors des Jeux du Pacifique. Organisés tous les quatre ans, ces Jeux sont « un peu nos Jeux Méditerranéens à nous », résume Grégory Pannée, Directeur Technique de la ligue et quintuple médaillé d’or en individuel et par équipes entre 1995 et 2003. S’ils sont l’occasion d’organiser une grande fête dans le Pacifique avec pas moins de 25 nations et 4 000 athlètes, Nicolas Vignoles, arrivé sur l’île au moment des accords de Matignon en 1988, veut y voir un bon moyen « de mesurer le développement et de mesurer l’écart qui existe dans le développement du karaté selon les pays. Aux Iles Salomon ou la Papouasie, la pratique existe, mais ils n’ont aucun moyen financier pour former leurs jeunes ni même acheter du matériel. » D’où, pour le président, la nécessité de la mise en place d’une coopération dans la région, ce qui passe par un meilleur dialogue avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie : « Ces deux grands voisins sont absents des Jeux du Pacifique mais ils doivent s’impliquer davantage dans la coopération. Nous voulons que la Nouvelle-Calédonie soit un moteur dans le développement du karaté dans la région mais on a besoin de leur soutien. » Aussi, la Nouvelle- Calédonie espère à terme s’inspirer d’Auckland et de Sydney et organiser sur son sol son propre Open. Reste que la distance avec les autres pays du Pacifique, mais aussi la France, est un frein considérable à sa mise en place, analyse Nicolas Vignoles : « Nous sommes loin donc nous sommes cher. Et puis il est difficile de trouver une date qui corresponde à la fois au calendrier français et au calendrier du Pacifique . Mais une telle compétition serait notre phare et mettrait la lumière sur notre karaté et notre volonté d’avancer.»

Briser l’insularité

Distante de quelque 17 000 kilomètres de la métropole, la ligue néo-calédonienne sait qu’il peut compter sur Dominique Charré. Le Directeur Technique National en tant qu’ancien Directeur de la Jeunesse et des Sports dans l’archipel connaît parfaitement le dossier. Quant à Raphaël Ortega, cela fait maintenant trente ans qu’il garde un oeil attentif sur ce bout de France en Océanie : « Je suis présent sur les Jeux du Pacifique et j’essaie de me rendre sur place une fois par an pour les passages de grade par exemple. Francis Didier tient à ce que la France soit représentée dans le Pacifique », assure le président de la ligue d’Aquitaine, également vice président de la fédération. Si la métropole arrive à être représentée en Nouvelle-Calédonie, l’inverse est souvent moins évident. Nicolas Vignoles s’en justifie : « Le calendrier en France ne correspond pas au nôtre. Nous essayons donc de trouver un modus operandi avec la Fédération pour que nos responsables de grade et d’arbitrage puissent venir se former en dehors des périodes habituellement prévues afin de ne pas trop être pénalisés ». Un objectif aussi : envoyer davantage de représentants défendre les couleurs de la Nouvelle-Calédonie aux championnats de France. Et, pour ça, le jeune président a des idées pour les mois à venir : « Envoyer un jeune en France participer à des compétitions nous coûte environ 3 000 €. L’idéal serait de pouvoir en envoyer une dizaine. Cela fait donc un gros budget, mais je veux croire que les mécénats sont possibles. Nous cherchons donc d’ores et déjà des entreprises qui accepteraient de financer nos athlètes pour participer aux championnats de France. »

Un terreau de champions

Pour attirer les sponsors, le karaté kanak peut compter sur ses sportifs qui ont toujours fait des résultats lorsqu’ils ont combattu en France. Pour preuve, aux derniers championnats de France kata, Laura Rothery, en minimes, et Alicia Bézier, en juniors, sont montées sur la 3e marche du podium. De belles promesses d’avenir pour s’inscrire dans les pas de Minh Dack et Jean- Christophe Taumotekava, les têtes d’affiche du karaté néo-calédonien. Nicolas Vignoles raconte : « Ici, ils sont des modèles par leur palmarès et leur comportement. Ils ont été les moteurs de notre sélection aux derniers Jeux du Pacifique et l’ont fait avec gentillesse et humilité. Ils sont irremplaçables ». Symbole d’un terreau qui a toujours su offrir des champions, Minh Dack rebondit sur ses illustres aînés lorsqu’on évoque son statut de modèle : « Si je suis un modèle, c’est au même titre que Sylvère Trieste ou Grégory Panné ». Ce dernier justement, après une expérience dans l’hexagone à une période où « la Nouvelle-Calédonie n’exportait pas ses jeunes » et un titre de champion de France juniors par équipes avec le SIK Paris de Serge Chouraqui, est aujourd’hui à la tête de la Direction Technique de l’archipel. S’il n’a pu percer en France, il assure que son expérience lui aura été primordiale pour le travail qu’il mène aujourd’hui : « Il y a des regrets de ne pas avoir connu le circuit national, mais cette expérience du manque m’a permis de développer le karaté néo-calédonien ». Désormais, Grégory Panné pousse les jeunes à tenter l’aventure en France le plus tôt possible. Pour les autres, il surveille leur évolution au pôle Outre-Mer de Nouvelle-Calédonie où les jeunes suivent une formation physique, technique et mentale. De quoi former les champions de demain.


Minh Dack l’école Kanake

Octuple médaillé de bronze aux championnats d’Europe, troisième aux championnats du monde de Tokyo en 2008, Minh Dack est la figure de proue du karaté néo-calédonien. Minh Dack a 5 ans lorsqu’il enfile pour la première fois le kimono du MKC Nouméa placé sous l’égide de Bernard Tran. Avec celui qui deviendra son mentor, il alterne les cours de karaté combat et de kata avant d’opérer, à 12 ans, un virage définitif : « J’ai suivi la victoire de Michaël Milon aux championnats du monde de 1994 en Malaisie et ça a été pour moi le véritable déclic ». S’en suit un départ pour la métropole à 18 ans pour intégrer l’Insep, porte d’entrée au haut-niveau national. Passé les premières nuits de galères dans les foyers étudiants parisiens, Minh Dack finit par trouver sa place dans la capitale en même temps qu’il s’installe en équipe de France. Deux ans après son arrivée sur le continent, il décroche sa première médaille de bronze aux championnats d’Europe juniors en Allemagne. Puis vient le temps de la consécration où il truste en huit ans pas moins de huit médailles européennes et une médaille mondiale. Pour autant, il l’assure, Minh n’a « pas le sentiment d’être un modèle pour la jeune génération kanake. En revanche, si des jeunes s’inspirent de mon parcours, notamment en partant pour la métropole suffisamment tôt pour pouvoir bénéficier des structures françaises, alors j’en serai ravi ». Et, preuve que la flamme néo-calédonienne ne meurt jamais, même à des milliers de kilomètres, Minh Dack garde un oeil sur la relève de l’île qu’il a côtoyée lors des derniers Jeux du Pacifique. Des Jeux organisés chez lui, en Nouvelle-Calédonie, et qu’il ne pouvait pas manquer : « Une médaille aux Jeux du Pacifique a une saveur différente d’une médaille européenne parce que le niveau y est moins élevé. Mais, l’or remporté à Nouméa devant ma famille l’année dernière était vraiment magnifique. C’était la médaille du coeur ».


La ligue en chiffres*
1 069 licenciés / 74% d’hommes / 26% de femmes / 71 mini-poussins / 152 poussins / 158 pupilles /151 benjamins / 86 minimes / 62 cadets / 47 juniors / 342 seniors /258 ceintures noires / Dont 188 1er dan / 49 2e dan / 12 3e dan / 8 4e dan / 1 7e dan
*saison 2010-2011