Francis Didier

Ippon, l’unité

La notion du ippon est si fondamentale dans notre culture martiale qu’on ne la discute plus. Interrogé par Officiel Karaté Magazine, Francis Didier en explore toutes les dimensions. Pour mieux comprendre un concept essentiel et presque exclusif au karaté.

Recueilli par Emmanuel Charlot / Photos : Denis Boulanger

OKM : Qu’est-ce que le ippon ?

Francis Didier : C’est une question complexe. La première réponse, c’est que le ippon, c’est un point. Ippon, en japonais, est une unité de mesure, qui veut dire, l’unité. En compétition, il est assez facile à définir en judo. C’est un mouvement codifié maîtrisé qui fait tomber l’adversaire sur le dos. En karaté, c’est plus subjectif. C’est la technique « parfaite » dans l’exécution, en termes d’efficacité, d’attitude. Nous faisons référence à un idéal d’exécution qui est plus large que le problème posé par l’arbitrage. Un ippon, c’est un mouvement qui allie le corps et l’esprit. Le coup porté, l’attitude, la qualité de déplacement et de « timing ». On va dire que c’est un peu l’esprit de l’estocade ou de la pose de banderille en tauromachie. Il ne s’agit pas simplement de piquer, comme il ne s’agit pas simplement de donner un coup, il y a la manière. On juge l’invisible.

Quel est le lien entre ippon et waza-ari ?

Il faut d’abord dire que le terme japonais « Ippon » est spécifique et n’existe qu’en karaté et en judo. En judo, encore une fois, ils ont une vision du ippon peut-être plus « mécaniste », ils ont des critères, mais une fois atteinte, la « perfection » du ippon clôt le combat. Et ils utilisent le wazaari, qui veut dire littéralement « il y a technique », comme un palier, un « presque parfait », qui tend vers l’idéal du ippon. Il y a aussi une autre marque encore plus faible, c’est le yuko. Le système d’arbitrage du judo fonctionne un peu comme une pyramide de valeurs, le ippon étant tout en haut et conclusif, comme un K.O. de boxe. En karaté, nous avions le waza-ari, mais nous l’avons supprimé. Nous ne jugeons que les mouvements parfaits. Néanmoins, ils n’arrêtent plus le combat, comme c’était le cas en ippon-shobu. Et on est passé à une hiérarchie de valeurs au coeur du ippon lui-même. Il y a le geste juste réussi, le ippon, et après on va juger de sa difficulté, laquelle est comptabilisée à différents niveaux de points. Un balayage enchaîné, un coup de pied haut, ça vaut plus qu’un coup de poing, même parfait. D’une certaine façon, cela dénature un peu l’esprit du ippon, car notre mode de règlement favorise l’idée d’une accumulation de points, comme en boxe, ce qu’est parvenu à éviter le judo.

Le ippon est-il une notion courante dans les arts martiaux ?

Pas du tout. Il est très spécifique à nos grands budo, karaté et judo. Il n’y en a pas en taekwondo, ni en kungfu. En boxe, il y a le knock-down qui s’en rapproche – qui ressemble en fait à son esprit originel – mais qui ne comporte justement pas l’idéalisation particulière du ippon. Dans le karaté d’Okinawa, on cherchait le coup qui élimine l’adversaire le plus rapidement possible. C’était l’esprit de cette « boxe ». C’est pourquoi on endurcissait le corps pour protéger les points vitaux découverts par la tradition chinoise, on frappait au makiwara jusqu’à obtenir des déformations osseuses qui faisaient des poings de véritables armes, ou même le bout des doigts, ou des doigts de pied. Dans le passage au Japon, le karaté a été influencé par l’esprit aristocratique du iaïdo. Comme on a déjà eu l’occasion de le préciser, l’art du sabre japonais est un art de duel qui s’est élaboré en temps de paix. Tandis que les fantassins utilisaient lance et arc, le sabre était une arme de cavalerie que les guerriers ont conservé par la suite malgré l’évolution de la situation – à commencer par le fait qu’ils allaient à pied et sans armure – refusant toute modification de leur code et l’apport technologique venu d’Occident. Un processus différent de ce qui s’est passé dans nos pays où l’arme de duel s’est affinée, allégée par rapport à l’arme de guerre, et a privilégié les coups d’estoc, c’est à dire de pointe, et où même dans le duel, on a introduit le pistolet. Sans protection, les duels des guerriers japonais se réduisaient à un échange de coups, une attaque, une esquive et une riposte, par exemple. Rarement plus, comme on le voit formalisé dans le travail du iaïdo. C’est dire que tout se jouait, la vie ou la mort, en une poignée de secondes. C’était une recherche d’efficacité dans un temps hyper-concentré, avec la mort de l’un des deux (sinon les deux) au bout. Il fallait prendre le risque… C’est cet état d’esprit qui a imprégné les budo modernes et notamment le karaté. Lequel s’y prêtait bien avec sa recherche d’efficacité sur un coup. La notion de risque est essentielle aussi dans le ippon moderne. Même atténué, le risque existe, et existe aussi ce temps resserré de l’affrontement où les deux combattants jouent quelque chose de décisif. Sans le risque, le ippon n’est plus rien ou pas grandchose. Il reflète, doit refléter encore aujourd’hui cette quête ancienne de rencontre mortelle, sur un coup. Notre art de combat n’est pas une boxe. Comme dans le passé, beaucoup de choses peuvent se lire dans l’attitude, les regards, avant le déclenchement… Ce qui est caché se révèle à qui sait regarder. Dans un combat de rue c’est pareil, on sait qui va maîtriser la situation avant qu’elle se déroule.

Qu’est-ce qui fait la différence entre un coup de sabre et un ippon moderne ?

L’efficacité du sabre est parfaitement vérifiable ! Comme le K.O. de la boxe qui n’appelle pas de commentaires. Même en judo, d’une certaine façon, quand l’adversaire tombe sur le dos, c’est facile à voir. Mais en karaté ou en kendo, tout est relatif. L’implicite de notre ippon c’est : « Si X n’avait pas retenu son coup, il aurait été décisif… ». On se rend bien compte que c’est subjectif, difficile à juger. Un coup de poing n’est pas un coup de sabre et nous avons heureusement cessé les pratiques archaïques de renforcement des kento pour faire du corps une arme, conduisant surtout à une arthrose précoce. Sans cela, que valent exactement les coups à mains nues du karaté ? Comme dans la démonstration, même quand elle se veut « réaliste », nous ne sommes pas purement dans la réalité. C’est la limite, et nous devons l’assumer face à des sportifs pratiquants dans une autre perspective. C’est d’ailleurs pour ça qu’il n’est pas interdit de sortir de la nôtre, d’échanger et d’apprendre, pour ne pas être victime de nos codes et de notre culture. Mais d’un certain point de vue, le ippon tente d’exprimer une vérité supérieure, un idéal plus élevé.

De quel idéal s’agit-il ?

Le ippon de notre karaté est le relais moderne de cette vieille idée de perfection surgie du chaos du combat que poursuivaient les anciens. Un ippon, c’est l’unité, comme nous l’avons dit. C’est-à-dire une somme considérable d’éléments qui s’accordent à l’instant T pour accoucher de la pureté harmonieuse d’un geste réussi. Dans le ippon, il y a le travail du corps transformé et aiguisé par la pratique, efficacement condensé en un poing, une zone d’impact. Il y a celui du mental, l’esprit affermi et fort qui reste « immobile » dans le mouvement chaotique de l’affrontement, il y a la technique maîtrisée, pertinente, adaptée à la situation particulière. Sauf bien sûr dans le kata, le karatéka n’est pas dans la même perspective qu’un gymnaste ou un danseur. Pour ce type de pratique, la technique est fermée, c’està- dire que, à part le sol, les données passives que sont les forces d’inertie ou de gravité, rien ne vient « gêner » dans l’exécution. Pour le combattant, il y a l’adversaire, qui met toute son énergie et sa compétence à contrarier notre mouvement, à le rendre inefficace ! Le geste juste dans ces conditions est extrêmement exigeant en timing-distance, perception et anticipation de la dynamique adverse. La complexité de la situation demande d’unir une multiplicité d’éléments – eux-mêmes inatteignables sans un travail soutenu et de long terme – pour aboutir au miracle d’une harmonie parfaite et fulgurante.

Le ippon que vous décrivez est un événement fréquent ou rare ?

Tout le monde sait faire la part des choses entre ippon et ippon. On a tous en tête des moments de grâce absolue, où par la réussite d’un geste « divin », on a vu le ciel s’entrouvrir ! Ces moments-là sont rares et on n’en revient pas tout à fait indemne. On est transformé. Voilà notre satori à nous ! Cette recherche de pureté, cette quête de ippon, c’est notre culture. Le karaté est, grâce au ippon, l’art de trouver le « temps juste » des équilibres dans notre sphère particulière, avec cette dimension foudroyante du geste qui s’abat. C’est ce qui tient en éveil toute notre pratique et ce que nous transmettons. Ce moment, je ne le trouve pas souvent, mais je cherche quand même et je le ferai toute ma vie.

Et que cela nous apprend-il ?

Elle traverse les cultures cette notion ancienne qui consiste à présenter l’unité, l’accomplissement dans le Un – ou le zéro du cercle parfait – comme la réunion du multiple (souvent symbolisé par le chiffre dix), comme une somme d’éléments qui s’organisent. On trouve cette idée dans de nombreuses spiritualités, comme celle de l’Égypte ancienne par exemple, où l’âme qui voyage vers le royaume des morts à la recherche d’elle–même passe devant dix dieux différents avant de s’accomplir. On peut aussi évoquer la symbolique de nos dix dan, dont le dernier referme le cercle et ramène à l’unité parfaite. Passer à travers le chaos, polir les éléments divers pour les amener à s’unir, discerner et créer l’harmonie là où il n’y a rien que le fracas et l’incohérent, c’est une expérience et une recherche universelles. Mais la force du karaté est aussi dans la fulgurance et donc l’impermanence du geste parfait, toujours à refaire.

La dimension éphémère du ippon, qui s’évanouit au moment où il est marqué…

Tout est mouvement, auquel il faut s’adapter en permanence pour parvenir en karaté à l’organiser pour produire un geste parfait, pour marquer ippon. À cette échelle, notre horloge spécifique est celle de la fulgurance d’un geste maîtrisé. Mais sur un plan philosophique, le karaté nous ouvre à la compréhension de ce que la philosophie orientale, notamment, a bien perçu : Si les échelles ne sont pas les mêmes, rien n’est jamais figé. Créer un geste juste, c’est une seconde, plus tout le temps du travail derrière. L’horloge pour un homme ce sera toute une vie pour atteindre l’harmonie intérieure. Et la société ? On la voit surtout éclatée en diversités, en conflits et en luttent intestines, mais c’est l’échelle du temps social. Il est lent, mais il est travaillé par des forces qui finissent par trouver des harmoniques à défaut de perfection, laquelle semble repoussée sans cesse. La terre elle-même subit des ajustements foudroyants qui nous dépassent, comme les tremblements de terre qui recréent de l’équilibre, après des siècles, des millénaires de travail. Rien n’est fixé à jamais, tout se transforme et nous devons nous y adapter en permanence pour trouver des équilibres, des moments justes. Ce que nous apprend notre culture particulière du combat, c’est ça. Le monde est un chaos en mouvement permanent, auquel il faut s’adapter et dans lequel, par un long travail de maturation, on peut parfois jeter le filet d’un geste parfait, un ippon. On peut dire que l’irréalité du karaté, son aspect codé est en fait comme un espace théâtralisé dans lequel on peut s’appliquer à cette recherche avec toute l’exigence requise. L’efficacité, la beauté singulière du karaté naissent de cette exigence.