Christophe Pinna

« Les beaux gestes influencent la pensée »

Christophe Pinna a agacé certains, a enchanté tous ceux qui auraient tout donné pour un beau coup de pied. Cet inventeur du karaté moderne est un aérien, un solaire avec sa part d’ombre, celle d’une enfance dévastée par le drame. C’est aussi un homme sincère qui ne se cache guère, à vif comme l’enfant blessé qu’il n’a jamais cessé d’être. Interview sans tabou, mise en lumière méritée d’une des plus belles trajectoires du karaté français.

Recueilli par Emmanuel Charlot / Photo : Denis Boulanger

Le karaté, une punition pour moi

J’étais un petit garçon très agité en CP et la maîtresse avait suggéré le sport à mes parents. Claude Jurca donnait alors deux fois par semaine des cours de « karaté coréen » dans le gymnase de l’école et c’est comme ça que j’ai commencé… le taekwondo. Les deux premières années, ça a été une punition pour moi. La discipline, le silence… Finalement, j’ai tout intégré et la contrainte a disparu. Je lisais Karaté Bushido et je voyais Montama et Pinda, mes héros, Bill Wallace, la jambe gauche la plus rapide du monde. J’ai eu longtemps le poster de Montama donnant un coup de pied devant une fontaine. J’ai vu les internationaux de France à la télévision, avec Pierre Fulla aux commentaires, Pinda et Montama l’un contre l’autre en toutes catégories… je ne sais même plus qui a gagné, mais l’image m’est restée gravée. À partir de cette époque, le rêve d’être champion du monde a été mon moteur. Ce n’est pas la pratique qui m’a amené à rêver, mais le rêve qui m’a poussé à pratiquer.

Les intelligences

Je me suis retrouvé dans un établissement chrétien salésien, de l’ordre de St Jean Bosco*. Le directeur, Monsieur Locato, avait passé un deal avec moi. J’avais les clés du gymnase le midi et le soir si je travaillais bien. Dès le second semestre, j’étais l’un des meilleurs ! L’école est-elle une situation normale pour n’importe quel enfant ? Tout est fondé sur une sorte d’intelligence, identifiée par QI, un test mis au point par l’armée au départ. Mais Johnny Hallyday, c’est quoi son QI ? Il y a des intelligences émotionnelles et artistiques, moi j’ai peut-être une forme d’intelligence kinesthésique**… Il y a aussi différentes façons d’apprendre. Je sais par exemple que je suis plus visuel qu’auditif. C’est important, mais l’école ne se préoccupe pas de ce genre de choses.

Un rêve d’écorché

Mon père était un homme dur, directeur de Casino sur Nice. Il travaillait la nuit, je le voyais peu et il n’y avait pas de débat : il fallait étudier. Mais plus il insistait, plus je me sentais renforcer dans mes choix intimes. Ma mère était très douce et attentive. Jamais elle ne nous aurait laissé sortir deux fois avec le même tee-shirt ou manquer de quoi que ce soit. Mais je l’ai vu lutter contre la maladie toute mon enfance. Elle a succombé quand j’ai eu 14 ans. Ce fut une souffrance inouïe. Mon frère de dix-huit ans était très attentif, mais j’ai commencé une trajectoire assez solitaire à partir de là. Le seul moyen pour moi d’évacuer un peu de cette tristesse, c’était l’agressivité et la combativité. Ma volonté d’être champion s’est construite sur cette masse de douleur, mon meilleur tuteur. Aujourd’hui encore, j’utilise la tristesse comme un moyen. Il y a des choses qui s’améliorent avec le temps et d’autres auxquelles on ne touche pas vraiment. Pour moi, la souffrance est de cet ordre. Elle ne s’estompe pas, elle fait partie de ma vie et j’en fais une énergie. Faire du sport, c’est le seul moment où je ne suis pas en conflit avec moi-même, où je me sens vraiment bien. Depuis le début, cela m’évite de trop réfléchir.

Champion de Kung Fu avec Hoang Nam

Très vite, je me suis mis instinctivement dos au mur. C’est devenu une philosophie de vie, que je ne conseillerais à personne et surtout pas à ma fille. Je ne m’étais donné aucune autre possibilité de réussir, j’avais brûlé mes vaisseaux derrière moi. En centre de rééducation après une blessure, je revenais plus fort en mettant les bouchées doubles quand les autres potassaient leurs bouquins pour devenir kiné. Je cherchais à être champion dans les disciplines qui m’en offraient la possibilité. L’intérêt pour moi, c’était d’échafauder des stratégies de combat en fonction de la règle, de placer des techniques. C’est comme ça que je me suis retrouvé champion de France de kung-Fu avec Hoang Nam et aussi champion de France juniors de karaté. En fait, je ne savais pas trop ce que c’était. J’ai acheté des protections, un kimono et c’était parti. Je m’étais renseigné pour aller à l’école inter-armées et il n’y avait que le karaté. Aujourd’hui, si aux Jeux, on disait « sports pieds-poings », tout le monde irait. C’est le combattant qui compte.

J’en voulais à la terre entière

En 1992, je fais mon deuxième championnat du monde et je décroche le bronze. Je gagne ensuite la coupe du monde, je suis un peu la révélation du moment. En 94, j’entre dans le cinq de base de l’équipe et on gagne, pour la première depuis 1972 avec les Le Hétet, Cherdieu, Pyrée… Difficile de se remettre en route les jours d’après. En demi-finale je rencontre le Croate Idrizi. Il y avait une petite histoire de fierté entre nous et alors que je menais, je baisse la garde dans les dernières secondes pour lui montrer que je l’avais battu. Il m’a planté ura-mawashi ! Je n’en ai pas dormi pendant six mois. En 96 et 98, l’équipe gagne à nouveau et je perds en individuels, je ne me rappelle même plus comment. Finalement, en 2000, je bats le Grec Papadopoulos, champion du monde sortant, et j’emporte la compétition. Finalement, il m’a fallu attendre le dernier jour de ma carrière pour toucher du doigt mon rêve. Pendant des années, ça m’a frustré. Les journalistes annonçaient à chaque fois que ça allait être la bonne et ça ne marchait pas. Je pouvais, je devais être champion du monde et je ne l’étais pas. Je remontais les choses dans tous les sens pour voir où était l’erreur. Physique ? Mentale ? Ce n’était jamais la même chose. Si je ne l’avais pas fait, c’est que je ne devais pas le faire. Mais je vivais ça comme une injustice. J’en voulais à la terre entière ! Et finalement, je comprends que c’est un cadeau d’avoir dû attendre. Si j’avais gagné en 94, j’aurais sûrement arrêté plus tôt, j’aurais aussi été un champion du monde déchu.

Illuminé

Quand je gagne en 2000, j’entre dans une zone où je n’étais jamais allé. L’Italien Benetello que je bats en finale, j’avais l’impression qu’il avançait au ralenti. J’entendais le public, mais cela ne me touchait pas. J’ai quitté la compétition sans être marqué, ce qui était une sorte d’exploit à l’époque ! J’ai gardé en moi quelque chose de ce moment, qui a changé ma vie. Dit comme ça, ça fait un peu illuminé, mais on commence à parler de ces expériences « mystiques » des sportifs. Je n’ai pas vu la Vierge ni les Esprits Saints, mais jusqu’à ce jour, j’avais l’impression de tout faire en force. À partir de là, tout a été plus calé, plus harmonieux et la vie m’a rendu au centuple. Ca a été aussi une revanche sur toute la première partie de ma vie.

Prétentieux ?

Je faisais tout le contraire de ce que dictait la tradition du karaté, telle qu’on nous la proposait à l’époque. Des critiques, j’en ai eu ! Je me souviens une année avoir voulu porter un sponsor sur mon kimono, le logo du Carrefour de Trinité qui m’avait donné 1000 francs. Jacques Delcourt me l’avait fait retirer. L’année suivante, j’avais créé une association dont les initiales donnaient le mot C.A.R.R.E.F.O.U.R. et j’avais cousu un point entre chaque lettre ! Ça ne passait pas très bien, mais moi je me voyais comme un professionnel du karaté et je savais que chaque fois que je me montrais à la Une de Karaté-Bushido, j’avais bouclé mon mois. J’étais sans doute un casse-c…, mais bon enfant. Je suis bien élevé… On m’a beaucoup traité de prétentieux, mais je ne suis pas un extraverti naturel comme un Pascal Gentil. Je n’ai pas ce talent. Je suis plutôt d’un naturel réservé. Même à la Star’Ac, je n’ai pas trop joué la médiatisation. Aujourd’hui, je ne me bats plus pour changer l’image qu’ont les gens de moi. Je sais que je n’ai rien volé, ni fait de mal à personne.

Je ne comprends rien au karaté

Je dois l’avouer, je ne comprends rien au karaté. Je ne connais pas les kata, je ne fais pas gedan-barai… mais la philosophie de la discipline a fini par pénétrer mon esprit. Il y a cinq ans encore, j’aurais dit que c’était inconcevable. Je pensais être juste un sportif – d’ailleurs j’ai le goût et les dispositions pour le sport en général. Mais quand tu pratiques une discipline comme le karaté, il y a plein de petites choses qui s’installent dans ta vie et la rectifie. Petit, tu entres dans un dojo et tu apprends à saluer. Le salut est un très beau geste, comme un lâcher prise. Il finit par avoir une influence profonde. Sur lui, on greffe des choses à soi, on crée des valeurs. Les gestes influencent la pensée. C’est pour cela qu’il faut respecter les principes de politesse, faire dire bonjour aux enfants. Et ce qui est unique en karaté, c’est la beauté du geste. Un geste technique bien exécuté, ça crée des harmoniques positives, qui influence l’esprit, qui font vibrer jusqu’aux cellules du corps. Je le ressens comme ça. Le karaté est un système qui permet d’équilibrer « chimiquement » le corps et l’esprit.

Les repères et Pettinella

Mes repères ? Montama, Pinda, les géants de ma jeunesse. Milon, Le Hétet… Sa victoire m’avait presque consolé de mon échec en 94. Et il y aussi Claude Pettinella. La médaille d’or des championnats du monde, je la coupe en deux pour la partager avec lui. J’ai été au-delà de moi-même, mais je crois que lui aussi en tant qu’entraîneur. Je n’imagine pas qu’on puisse faire une chose pareille plusieurs fois.

Amener des choses

J’ai entraîné en karaté, et ça a très bien fonctionné, notamment à l’étranger ou je continue d’ailleurs à donner beaucoup de stages. J’aimerais encore pouvoir amener des choses dans cette discipline. Partir du fonctionnement de l’être humain, de ses qualités et de ses limites, pour moduler la technique en fonction de connaissances précises sur la façon dont le cortex donne des informations au corps. On pourrait aller au-delà de la technique, jouer sur des mécanismes de perturbation, des leurres, il y aurait plein de choses à faire.

Pas de trajectoire de vie

Ce que j’aime, c’est faire le bilan de où j’en suis à un moment donné et de travailler à m’améliorer. Même si je n’ai pas beaucoup aimé l’école dans ma jeunesse, j’adore apprendre des choses nouvelles. À la fin de ma carrière, j’ai pris conscience de mes lacunes et j’ai travaillé à les combler. Les choses ne se font bien que quand c’est le bon moment. Mais ce bon moment, il vaut mieux l’avoir préparé, sinon il passe. J’ai voulu être le meilleur coach, comme j’avais voulu être champion. Il y a eu la Star’Ac, j’ai adoré ça et j’ai beaucoup appris, mais ensuite, je suis entré à la Mairie de Nice pour faire exactement le contraire. Plus d’image, mais de la compétence sur les dossiers. Je suis resté consultant pour eux, mais je suis désormais en contrat avec des grosses structures comme L’Oréal ou le groupe Orpéa, n°1 des maisons de retraite, qui souhaite intégrer le sport dans le quotidien des personnages âgées. Je travaille avec de jeunes chercheurs, c’est passionnant. Je n’ai pas de trajectoire de vie, de projet professionnel. J’ai même le sentiment que je partirai jeune, que je dois me dépêcher. Tout va bien en fait, grâce à ma femme et à ma fille, qui m’équilibrent, mais c’est au fond de moi. Devenir finalement un sensei de karaté ? Aujourd’hui, je dis non. Même si le karaté fera toujours partie de ma vie. Il n’y a que sur un tapis que je suis parfaitement bien avec moi-même.

* La vocation de la congrégation des salésiens, fondé en 1854 par Jean Bosco, est de donner une éducation à la jeunesse.
** Qui concerne la sensation de mouvement des parties du corps.


Christophe Pinna en Bref…

Christophe Pinna est né en 1968 à Nice. Débutant le taekwondo à 5 ans, il devient champion de France et d’Europe juniors de karaté. À Paris à 17 ans, chez Guy Sauvin, puis de retour à Nice à 20 ans avec Francis Didier, il intègre l’équipe de France et fera partie du cinq majeur de la grande équipe trois fois championne du monde dans les années 90. Six fois champion d’Europe, dont trois fois en individuel toutes catégories, champion du monde individuel en 2000 à Munich, il fut longtemps le seul champion à être champion national, continental et mondial en toutes catégories, une performance réalisée depuis par l’Azéri Aghayev, dans la même lignée que lui des champions charismatiques et « showmen ». Entraîneur et coach personnel, notamment pour des personnalités du monde du spectacle, il a été médiatisé par l’émission de TF1, Star Academy. Il est aujourd’hui consultant pour de nombreuses sociétés et vient d’être nommé représentant des athlètes pour le CNOSF. Il est marié et père d’une petite fille.