Francis Didier

Le karaté français et…

L’influence du Zen

À la poursuite des ferments culturels, des racines spirituelles du karaté moderne, Francis Didier nous invite à explorer un lien paradoxal et finalement profond entre le club de karaté et les temples Zen qui l’inspirèrent.

OKM : Quelle était la motivation des premiers pratiquants du karaté en France ?
Francis Didier : Le judo français date approximativement des années 30, le karaté arrive plus tard, après la guerre, dans les années 50, un peu sur le même registre que le judo. Ce qui a provoqué l’engouement est un mélange d’exotisme et d’aura d’efficacité supérieure. Le karaté est devenu à la mode sur ce registre. C’était la technique qui arrivait d’Orient, il y avait les « coups secrets » et, évidemment, l’utilisation du piedpoing dans un univers en France qui proposait surtout la lutte, la boxe et le judo. Bien sûr, il y avait la boxe française, mais elle n’avait pas à l’époque une image très forte, elle proposait une forme de combat très codifiée, à vocation éducative. Elle a changé cette orientation, mais ce fut un peu plus tard. Chez les premiers pratiquants, il y avait alors une double attente et, en fait, deux publics. Les enseignants fascinés par la culture orientale, qui parlaient volontiers de spiritualité, attirés par la philosophie et percevant le karaté comme une école de l’esprit, et les autres. Les plus jeunes surtout venaient pour l’efficacité. On ne s’intéressait pas beaucoup à l’habillage. Après le salut, on passait vite à la pratique. Mais c’était quand même dans le discours…

Cet idéalisme des débuts a-t-il progressivement disparu ?
Dans ces années-là, les années 50, on était intéressé par la dimension un peu surnaturelle du karaté. On avait récupéré du judo l’idéal du petit qui peut battre le grand. Une idée explorée par les arts de combat d’Orient, mais qui existe d’ailleurs en Occident depuis bien longtemps. Le berger David triomphant du guerrier Goliath, ce n’est pas récent et c’est une des grandes histoires de notre fond mythique. C’est dans notre mentalité et dans notre coeur. L’attrait des premiers temps pour toute l’aura « magique » de la discipline n’a pas disparu, au contraire. Les pratiquants du début devenus enseignants ont investi ces sujets, par identification à leurs propres professeurs, et en murissant ces thèmes par eux-mêmes.

Qu’est-ce qui fascinait tant dans la culture orientale, et qui continue à imprégner la mentalité du karaté français ?
Pour répondre à cette question, il faut entrer dans le détail de ce que l’on appelle un peu généralement la « spiritualité orientale ». C’est en faisant cet effort que l’on peut espérer mieux comprendre les sources de notre imaginaire de karatéka. Au Japon, le Shintoïsme, le Bouddhisme et le Zen en sont les trois éléments fondamentaux. Au Japon, par le Shintoïsme, « la Voie des Dieux », qui est le sacré des origines, un polythéisme traditionnel qui se perd dans la nuit des temps, la base de l’unification spirituelle est totalement animiste. Tout se modifie, meurt pour renaître, tout s’élève et revient dans un grand mouvement cyclique qui emporte tout, des éléments naturels jusqu’aux humains. La fleur tombe, la pierre s’use et se transforme, l’arbre meurt avant de reverdir. Les fondements du Bouddhisme, qui prône l’impermanence de toute chose et le cycle des renaissances, n’étaient pas tellement éloignés de ces conceptions et il s’est parfaitement adapté à la mentalité japonaise. Nous faisons partie d’un grand tout et la quête de perfection peut se faire sur plusieurs vies. Le Bouddhisme que l’on croit parfois être le socle ancien de la spiritualité japonaise n’est arrivé dans le pays qu’au VIe siècle de notre ère, par la Corée, qui l’avait elle même récupéré de la Chine. C’était la religion des dignitaires, ce qui permettait un renforcement du lien diplomatique entre ces pays. Quand on connaît la vision qu’ont souvent les Japonais de la culture coréenne, c’est amusant. On laisse souvent entendre que le Japon a eu une grosse influence sur la Corée, mais en l’occurrence, à cette époque, c’est l’inverse. Quant au Zen, on pense souvent que c’est un mouvement millénaire au Japon. Or, il y prend naissance au XIIIe siècle. C’est ce que l’on a connu de cette branche particulière du Bouddhisme, de sa relation avec la classe guerrière japonaise, qui a marqué les esprits occidentaux et a fini par habiller notre karaté.

Quelle était la spécificité du Zen par rapport aux autres mouvements spirituels au Japon ?
Comme le Shintoïsme et le Bouddhisme, qui se sont mélangés dans un syncrétisme harmonieux, au point que leurs temples se confondent, le Zen est venu se fondre dans cette spiritualité commune. Mais il y avait une différence importante : le Zen était un mouvement monastique. Dans cette école bouddhiste, on privilégie un rapport à la vie fait de simplicité, de rusticité. Il faut se retirer du monde pour vivre l’expérience du renoncement dans le dénuement, profiter du quotidien pour s’approcher du « lâcher prise » qui accompagne l’accomplissement des tâches les plus triviales. C’est autour de cette simplicité que tout se joue, le levier fondamental de la méthode. L’histoire connue du novice qui demande au maître de l’instruire est exemplaire. Le maître demande en effet au novice s’il a fini son repas. L’autre, qui pense recevoir une instruction spéciale, répond oui avec enthousiasme. Le maître lui dit simplement : « Alors va laver ton bol ». Ce sont ces histoires, notamment, qui ont alimenté notre imaginaire, mais ce récit décrit aussi un procédé. Par cette phrase, le maître peut susciter une prise de conscience, une « illumination ». Dans les temples bouddhistes traditionnels, on a un clergé classique. Avec les moines Zen, c’est un nouveau type de relation qui se crée. Les maîtres Zen ne sont pas des prêtres, mais plutôt des experts des méthodes spirituelles, on pourrait dire mentales. C’est une maîtrise que l’on vient chercher dans un temple Zen. La vie y est spartiate. On se lève tôt, à 4h, et on se couche à 20h. On vit en dortoir, on roule son tapis de prière pour se faire un oreiller et la robe du moine est souvent rapiécée dans les histoires. Mais dans le Japon rural et pauvre de l’époque, la vie monastique ne manque pas d’attrait, on peut manger déjà et espérer, en plus, transformer sa propre conscience. Une part du succès du Zen vient du fait qu’ils accueillent les cadets des familles modestes qui pouvaient devenir moines ou faire une expérience monastique et repartir à leur gré. Le Zen n’est pas un mouvement sectaire et l’impétrant peut sortir quand il le souhaite. Tout dépendait de sa volonté. Les jeunes gens frappaient à la porte du temple et on les faisait patienter, parfois jusqu’à trois jours – en les nourrissant – dans une sorte d’espace intermédiaire, une antichambre, avant d’être accueillis et éventuellement acceptés par un maître de l’école Zen. Tout cette culture Zen est venue habiller la conception du karaté des pionniers français.

Vous voulez dire que le fond culturel de notre karaté est nourri des récits de l’expérience monastique Zen ?
Assez littéralement, effectivement. Quand on regarde pragmatiquement l’histoire du karaté japonais, il est, depuis 1940 au moins, enseigné principalement dans le mouvement universitaire et plutôt d’esprit moderne. Quand on explore les racines okinawaïennes, on y voit plutôt des petits groupes approfondir le travail de selfdéfense au corps-à-corps. En France, dans les années 50, on va faire, comme aujourd’hui, du karaté en club, trois fois par semaine. On ne peut pas dire qu’il s’agissait d’une immersion « monastique » complète ! Mais on voulait pourtant rencontrer un « maître de karaté ». Dans l’imaginaire collectif, il y a comme une contamination, encore renforcée par le récit « chinois » autour des arts martiaux de Shaolin… un temple « Chan », c’est-à-dire Zen. Précisément, cette contamination culturelle s’exprime comment ? De mille façons différentes, qui concourent toutes à identifier l’espace de pratique du karaté français à celle de la pratique traditionnelle japonaise du Zen. On a repris l’organisation hiérarchique du temple, les nouveaux à un bout, les anciens à l’autre, face au professeur qui tient la position centrale. Il y a les trois saluts héritage Zen lui aussi. Il y a la pratique du mokuso au début et à la fin de la séance, qui consiste à tenter de faire le vide en soi. De nos jours, on considère cela comme une forme de concentration ou de retour au calme, mais il s’agit de méditation silencieuse, l’une des techniques mentales de base héritées du Zen. Le retour sur soi dans le silence « n’interroge pas le silence, car il est muet … C’est en nousmêmes que nous devons chercher la voie ». Je pense aussi aux corvées, qui se font toujours au Japon et qui sont directement inspirées de la vie monastique Zen. En France aussi, on faisait ça dans les dojos ! Les nouveaux nettoyaient le tapis avant ou après la séance… Cela c’est perdu dans l’atmosphère du « club » à l’occidentale et c’est peut-être dommage. Il y avait aussi, très présente dans les premiers temps du karaté, l’idée qu’il fallait apprendre dans des conditions difficiles pour dépasser la douleur ou le froid. Là encore, c’est directement inspiré des méthodes employées par le Zen pour permettre au disciple de franchir l’obstacle à sa propre progression, c’est-à-dire lui-même, sa faiblesse, ses sensations et ses émotions. Ce que vous décrivez, n’est-ce pas, au fond, une illusion ? Le karaté français se ment-il à lui-même ? Pas du tout. Bien sûr, il y a eu un peu de confusion, de naïveté dans toute cette genèse. Je me souviens que quand j’étais jeune pratiquant, les professeurs répétaient souvent : « cherchez et vous trouverez »… qui est plutôt une pensée de notre antiquité, et en tout cas très éloignée de la conception Zen qui consiste plutôt à ne pas chercher car il n’y a rien à atteindre ! De l’aveuglement, une culture parfois un peu « bric à brac » c’est sûr, mais surtout pas une illusion. Plutôt un idéal. Cette influence du Zen a été au coeur de la culture guerrière japonaise qui en a été influencée pour des raisons légitimes. Il y avait une proximité dans les préoccupations, dans la façon d’approfondir les techniques mentales dans l’idéal de maîtrise de soi. Cette légitimité existe aussi dans la pratique de notre karaté.

Qu’est-ce qui rapproche la pratique du Zen de la pratique martiale ?
Le Zen propose d’explorer la posture de « l’ici et maintenant », c’est l’essentiel de la méthode pour atteindre à l’idéal bouddhiste de quiétude intérieur, de distance avec les émotions et les passions. Une pratique qui consiste à tenter d’être toujours dans le présent, de ne pas se projeter dans le futur, ni être dans le passé, mais toujours « pleinement, totalement là ». Cette recherche vise, entre autres, à une transformation psychique qui concerne aussi les guerriers. Dans la conception orientale, le contrôle, c’est la maîtrise de la bonne distance. Celui qui s’emballe veut se rapprocher de celui qu’il souhaite convaincre… ou frapper. On peut comprendre le projet du Zen comme la quête du mouvement intérieur juste qui produit le mouvement extérieur juste. Non pas un mouvement maîtrisé « de l’extérieur » à l’occidentale, mais un mouvement parfaitement juste, né de l’absence d’émotion. Tout cela recoupe le champ d’expérience des combattants. La maîtrise parfaite de la bonne distance, de la « voie du milieu », l’esprit vide et serein, permet à volonté, de maîtriser anticipation et adaptation. On entre ici dans les principes de combat, l’art de la distance, le sen no sen, le go no sen, la maîtrise mentale, la concentration juste… Plein d’histoires de moines ou de guerriers illustrent les points de correspondance entre la maîtrise Zen et l’efficacité en combat.

Mais sommes-nous vraiment aptes à nous emparer de ces mystères orientaux ?
Ces idéaux ne nous sont pas étrangers, ils ressemblent aussi au « connais-toi toi même » de la philosophie antique grecque qui était inscrit sur le fronton des Temples de Delphes, mais aussi dans la vie quotidienne. Le civilisation gréco-latine, à travers sa philosophie, a aussi exploré la dimension de la posture juste et de la maîtrise de soi. Épictète et Marc Aurèle n’ont parlé que de ça. Un moine Zen qui s’appelle Suzuki a dit : « Être Zen, par essence, c’est l’art de savoir lire en soi-même ». On décrit là un travail d’introspection qui fait penser aux recherches de la psychologie occidentale. On voit bien par tous ces rapprochements qu’il ne s’agit pas d’un exotisme occidental étranger à notre histoire, mais l’exploration d’une sagesse commune, une forme d’universalité. Alexandre Soljenitsyne a écrit une pensée très Zen et indirectement très martiale : « Si tu ne sais pas user de la minute, tu perds l’heure, le jour, et la vie ».

Reste-t-il quelque chose de la promesse du Zen dans notre karaté moderne ?
Faire un effort personnel soutenu et rigoureux qui consiste, à travers une technique martiale, à explorer notre rapport à l’instant présent ; se transformer soimême dans une quête d’efficacité ; insérer cet effort personnel dans une pratique collective dont la finalité est d’améliorer l’ensemble du groupe, et la société… Le projet des arts martiaux, c’est ça ! Un idéal ancien et essentiel pour lequel nous n’avons plus guère d’autre méthode en Occident – ce qui rend précieux l’apport du karaté dans le monde d’aujourd’hui. Par le travail de la maîtrise technique, accéder à la maîtrise de soi, et à tout le cortège des bienfaits qu’une telle maîtrise peut apporter : un comportement amélioré et plus efficace, une vie intérieure plus sereine, plus belle et plus heureuse, un rapport plus immédiat, plus juste et sociable aux autres. Idéalement, celui qui est formé à l’esprit Zen du karaté, qui cherche la posture juste à chaque instant, n’a pas besoin de garde-fou ni de code. Il est son propre arbitre, il trouve lui-même son chemin et il peut inspirer les autres. C’est un beau projet.

Mais nos clubs ne sont pas des temples Zen, vous l’avez dit…
Ils en gardent une trace. La notion de dojo, qui reste puissante, est un reste de cette sacralité ancienne, comme un symbole. Dans un dojo comme dans un temple Zen, on doit laisser ses pensées profanes à la porte – on les retrouve en sortant -, on se met en condition de travail par des techniques psychiques, des rituels. Il y a dans nos dojos, dans l’organisation de nos séances et même dans nos tenues cette aspiration à l’égalitarisme social et à la sobriété qui était une marque du Zen, pour privilégier la rencontre des esprits au-delà du travail du corps. L’entraînement sportif, on peut en faire partout. En gymnase, sur les pelouses, dans son garage… Mais il faut un dojo pour faire une séance de karaté. Le karaté traditionnel, ce n’est pas de la technique, c’est la culture de l’esprit par la pratique. Comme nos aînés, il faut continuer à joindre le patrimoine technique du karaté et les vestiges de cette pratique spirituelle. C’est notre culture et c’est comme ça que cela fonctionne. La tradition, c’est ça ! C’est vivant. Il ne s’agit pas de tricher avec, de faire « comme si » ou d’en faire trop, mais d’être sincère et de pratiquer à fond. C’est dans ces conditions que l’on peut espérer que les gens formés ainsi au dojo puissent rayonner dans la vie de tous les jours, par leur attitude, par leur exemple. Plus le dojo est fidèle à cette vocation, plus il éclaire. recueilli par emmanuel charlot / Photo : F.Guilley et D.R.