La Ligue du Val d’Oise

Terre de combattants

Franck Chantalou, indomptable champion d’Europe en 2004, est à son tour devenu entraîneur dans son club de Sarcelles.

Avec 6 839 licenciés répartis dans 95 clubs, la ligue du Val d’Oise est aujourd’hui en pleine expansion. Et fait déjà partie des poids lourds du karaté français.

« Je compare notre Ligue à un pays minier : 95 clubs, 95 mines d’où nos professeurs extraient des pierres brutes », entame Jean-Guy Deschamps, président de la ligue du Val d’Oise depuis 2008 au moment de dresser le bilan et les perspectives de ce département créé en 1968 sur les dépouilles de la Seine-et-Oise, en grande couronne nord de la région parisienne. Pour les plus jeunes, pour ceux qui suivent l’actualité sportive, ces pierres brutes, champions en devenir, sont envoyés chez le diamantaire, au club de Sarcelles, pour devenir, selon les mots du président « de vraies pierres précieuses, dont un nombre important intègrera les équipes nationales ». Mais pas seulement. Plus petit département de la grande couronne, le Val d’Oise est l’une des ligues les plus riches sur le plan de l’histoire du karaté. Depuis 1970, date de création de ce qui était alors un comité, une véritable culture du kumité a été mise en place dans le Val d’Oise. Les résultats de la dernière saison font même de la ligue présidée par Jean-Guy Deschamps la meilleure de France en la matière. Le nom de grands champions val d’oisiens ne manquent d’ailleurs pas. Hier Patrice Lenoir, Francis Didier, Pierre Montel, Patrice Ruggiero ou encore Giovanni Tramontini. Aujourd’hui Ibrahim Gary, William Rolle, Mathieu Cossou, Maeva Samy ou encore Lamya Matoub. Une culture profonde du combat qui s’accompagne aussi de la percée, plus rare mais réelle, du kata sur les podiums nationaux à l’image du travail démontré par le club de Saint-Brice et son équipe féminine, entraînés par Mohsan Shokat. La recette ? « Elle est complexe, mais je suis persuadé que tout au long de ces années, la ligue, ses dirigeants, ses professeurs, ses arbitres et l’ensemble des bénévoles et des pratiquants ont fait en sorte de garder une ligne de conduite : l’exigence, analyse Jean-Guy Deschamps. Notamment au niveau des passages de grades, pour le 1er dan comme pour les suivants. Parce que le karaté, ça doit être cela : une exigence positive, le grade qui a une valeur. Avoir des gradés de bon niveau technique, avec la mentalité qui va avec, garantit un entraînement de valeur au sein des clubs. Une base forte pour faire émerger une élite qui l’est également. » Pour cela, priorité a également été mise sur l’arbitrage. « Une préoccupation pour tous, tant pour ce qui concerne le niveau que le renouvellement, mais aussi pour la compréhension de la discipline. Nous avons mis en place une école de jeunes arbitres et souhaitons la développer. Des karatékas qui maitrisent les règles de l’arbitrage sont plus à l’aise en compétition, respectent les règlements et évitent les pertes de point. » CQFD. En plein développement ces cinq dernières années, la ligue Val d’Oisienne tente de grandir encore en proposant des stages (kumités/katas) gratuits pour un large public, y compris au public handicapé et cela depuis près de dix ans. Enfin, au cours des trois dernières années, 13 clubs d’Arts Martiaux Vietnamiens (soit environ 750 licenciés) et 3 clubs de Krav-Maga ont été intégrés. Définitivement, la Ligue du Val d’Oise n’a pas fini de grandir. 


La ligue en chiffres (saison 2010-2011)
95 club / 6 831 licenciés (Il y avait 5400 licenciés il y a 5 ans) / 71,8% d’hommes / 28,2% de femmes / 7,3% mini-poussins / 11,7% poussins / 11,6% pupilles / 10,2% benjamins / 6,8% minimes / 5,8% cadets / 4,2% juniors / 42,3% seniors / 1180 noires dont 850 1er dan / 194 2e dan / 86 3e dan / 39 4e dan / 22 5e dan / 8 6e dan / 3 7e dan


Ruggiero, le modèle

Champion d’Europe en kumite individuel et par équipes dans les années 1980, quatre fois vice champion du monde (deux fois en individuel, deux fois par équipes), Patrice Ruggiero est un personnage atypique, une figure emblématique du karaté dans le Val d’Oise. Issu d’une famille d’origine sicilienne né à Tunis, il est venu au karaté assez tard, vers 16 ans, à l’ASCAM de Soisy- Sous-Montmorency. À l’époque, le club était sous la direction d’un certain… Francis Didier. Une gueule, un caractère, un talent associé à de la rigueur… Aujourd’hui chef d’entreprise établi, Patrice Ruggiero fondait l’illustre Timing Club d’Enghien dont le dojo était situé au sous-sol de la salle de sport dont il était le dirigeant. Le Timing ? L’un des clubs les plus prestigieux de France, formant notamment des athlètes comme Romain Anselmo et Michaël Braun. Entraîneur de l’équipe de France de 1993 à 2001, il a connu avec l’équipe nationale de nombreux succès, la hissant, avec le staff technique de l’époque, jusque sur le toit du monde. Ayant pris un peu de distance, il est revenu périodiquement dans le staff ces dernières années pour apporter son oeil. Un homme et un combattant respectés, beaucoup de charisme… Une trajectoire qui amène Pierre Montel, son aîné, à réagir de manière élogieuse. Toujours membre du comité directeur bien que particulièrement accaparé professionnellement, Pierre Montel, originaire du club de Saint-Gratien, pur produit du Val d’Oise particulièrement attaché à un département qu’il n’a jamais quitté et au sein duquel il a enseigné jusqu’en 2004 (Il en fut le président de 2004 à 2008), est même carrément laudatif : « Patrice Ruggiero a créé une élite en Ilede- France, en ouvrant notamment la première grande salle privée. C’est une référence, qui en a inspiré beaucoup d’autres. Il est assurément le meilleur d’entre nous ». L’intéressé appréciera. 


SARCELLES
Les clés d’un succès

Sarcelles : un palmarès énorme en équipe. Sans aucun doute, le club majeur des années 2000.

À la tête du plus grand club de France en terme de résultats, et l’un des plus grands au niveau des licenciés, Daniel Debarros, son entraîneur emblématique, explique ce succès par une grande cohésion de groupe : « Je suis plus démocrate que dictateur. Ma relation avec les athlètes est basée sur le dialogue, mais aussi la confiance. Sans cette confiance, il arrive un moment où il n’est plus possible d’avancer ni de progresser ». À son expérience personnelle, Debarros a ajouté celle d’anciens, tel l’inévitable Patrice Ruggiero, de qui il dit : « il m’a beaucoup inspiré pour le haut niveau et sur sa façon de faire avec les athlètes » mais aussi Guy Sauvin, pour fonder de solides bases. Petit « truc » à lui, Daniel Debarros explique prêter attention à tout ce qu’il voit en compétition et même en entraînement. « Je note tout. C’est ma façon de travailler ». Fort de plus de 830 licenciés, le club de Sarcelles espère atteindre la barre symbolique des 900 adhérents d’ici la fin de la saison. D’autant qu’avec sa salle de plus de 1 000m2, il n’aura aucun mal à les accueillir. De belles infrastructures qui ont permis au club de développer toutes les catégories d’âge, à partir de 4 ans. Un revers de la médaille (d’or le plus souvent), s’il en fallait un ? Même si les licenciés sont de plus en plus nombreux à rejoindre le meilleur club français, Daniel Debarros explique ne plus pouvoir accepter beaucoup d’autres compétiteurs : « Tout le monde peut s’entraîner à Sarcelles, mais n’importe qui ne peut pas combattre pour les couleurs du club. Le niveau est très relevé, la dynamique enclenchée a suscité des vocations, des envies de haut niveau. Les places sont chères ! » 


Double champion d’Europe, Olivier Beaudry est à son tour passé de l’autre côté de la barrière.

OLIVIER BEAUDRY
« Une véritable filiation »

Né en Seine-Saint- Denis, Olivier Beaudry est, à 34 ans, un Val d’Oisien d’adoption. Ancien champion du monde par équipes, champion d’Europe individuel à deux reprises (2004 et 2006), aujourd’hui entraîneur et sélectionneur de l’équipe de France, il livre sa vision du karaté dans le Val d’Oise. Traditionnellement, le Val d’Oise est pourvoyeur de champions, avec différents clubs-phares selon les périodes. Il y a eu très tôt une quête du haut niveau et de la compétition dans le Val d’Oise, notamment sous l’impulsion de Francis Didier. Ensuite, des professeurs ont formé des athlètes, qui sont à leur tour devenus professeurs, ont monté des clubs, comme Patrice Ruggiero, et formé des champions. C’est un héritage qui se transmet au fil des générations, une véritable filiation. C’est d’ailleurs ce qui me permet d’être très optimiste pour l’avenir. Le Val d’Oise a de très belles structures, des professeurs de haut niveau, et bénéficie également du soutien du Conseil Général. Cela permet notamment d’organiser des stages de formation dans tous les domaines, avec les meilleurs enseignants. Entre eux, ils forment un espace commun des savoirs. Un socle pour apprendre et transmettre qui en a inspiré beaucoup d’autres. 

Texte : Julien Maynard / PHOTOS : D . Boulanger