Kazutaka Otsuka

« La France m’a déjà transformé »

Comme une divine surprise. Un nom qui raisonne – Otsuka – et l’annonce de l’installation en France du petit-fils du fondateur du wado-ryu. Une opportunité pour le karaté français. Mais avant tout un homme modeste et sincère qui s’avance, appuyé autant sur la force d’un patrimoine technique que sur ses doutes d’homme en chemin. Rencontre avec Kazutaka Otsuka, petit-fils, fils, père, et karatéka.

PAS LE CHOIX
Mon père m’avait dit, « c’est le karaté wado-ryu ou un autre art martial ». Il a bien fallu. J’ai commencé à cinq ans, mais il n’y avait pas d’autres enfants. Alors à 7 ans, tout en continuant à faire un peu de karaté, j’ai commencé à apprendre le iaido chez un ami de mon père. Un élève de Nakayama Hakudo, le fondateur de la Muso Shinden Ryu. C’était rigoureux, mais j’ai fini par apprécier. Ensuite, j’ai fait du judo au lycée. Au début j’avais choisi le kendo, mais avec mon expérience du sabre, après une semaine, plus personne ne voulait s’entraîner avec moi parce que je tapais trop fort. En judo, j’avais un excellent sensei et j’ai été trois ans champion du lycée. Je faisais aussi de la lutte. Mais plus tard, ce que j’ai adoré, c’était jouer… au football.

Mon grand-père, Hironori Otsuka
Mon grand-père n’avait pas de dojo fixe. Je me rappelle l’avoir suivi dans ses démonstrations et c’était impres- « La France m’a déjà transformé » sionnant de voir tous ces étudiants en veste d’uniforme bleu marine qui saluait cet homme sévère qui était mon grand-père. Et je me souviens de passages de grades très durs où les combattants donnaient des coups de coude et de genou. Il descendait d’une lignée de grands samouraïs, des stratèges. C’était aussi un homme cultivé, un docteur. Son art n’a pas été pour lui une affaire commerciale, au contraire. Il a sacrifié son patrimoine pour pouvoir diffuser le wado-ryu. Avec moi, il ne parlait pas de karaté. Mais il m’enseignait l’esprit guerrier par des conseils. Comment on passe une porte, comment on met toujours son pantalon au-dessus de la pile de vêtement pour pouvoir l’enfiler en cas d’urgence. Il parlait toujours comme ça.

Le cauchemar à Tokai
J’ai fait du iaido et aussi du jodo jusqu’à l’université. Mon père m’avait toujours dit : « Attention, tu vas être le modèle. Si tu fais mal, tout le monde va te regarder ».Et ma mère était encore plus dure que lui. Elle a été la première ceinture noire de karaté du Japon. Elle venait me chercher sur le terrain de foot pour que j’aille m’entraîner au Iaido. Beaucoup de pression ! Finalement le comité du wado-ryu s’est inquiété. On m’a demandé de revenir sérieusement au karaté. Inscrit à l’Université de Tokai en éducation physique, j’ai rejoint le groupe karaté. À l’époque, il y avait des dissensions et mon arrivée a été perçue avec méfiance. Je suis resté kohai pendant ces quatre ans parce que j’étais le fils Otsuka. On faisait entraînement physique le matin, quatre à cinq heures de karaté l’après-midi. C’était un entraînement mental systématique, un esprit militaire. On devait faire tout ce que disait le sensei. Ils étaient fous !

Enseigner aux enfants
Après l’Université, je suis allé dans le dojo de mon père et il a fallu étudier encore car l’enseignement était différent. Mon père ne me prenait pas à part, j’étais juste un de ces élèves. J’ai commencé à apprendre aux enfants, en changeant de niveau tous les deux ans. C’est en jouant avec eux que j’ai compris les principes du wado- ryu. Et j’ai commencé à rechercher les mêmes sensations de fluidité et de souplesse avec les adultes. Ce n’était pas un problème technique, mais un problème de vision intérieure. Ce n’est pas l’autre le problème, mais cette personne en soi qui réagit mal. Le coup de sabre, c’est à son propre ego qu’on doit le donner.

Sur une plage de
Montpellier Mon père venait en Europe et il m’avait dit que le niveau français du wado-ryu était bon, notamment l’état d’esprit. Cela excitait ma curiosité parce que dans les voyages et les stages que j’avais donné aux USA ou aux Philippines, j’avais vu un peu la même chose qu’au Japon, des combattants concentrés sur la compétition et étudiant la technique et le kata un mois avant le passage de grade. Mais les Français aiment la dimension traditionnelle et abordent plus volontiers l’étude des nombreuses techniques du wado-ryu. En visitant une année ma belle-famille à Montpellier – ma femme est une Française qui était installée au Japon depuis 14 ans – nos enfants ont sympathisé avec d’autres sur la plage. Il s’agissait des enfants de Thierry Masci ! C’est comme cela que je suis entré en contact avec le karaté français.

Couper les fils des fils
La fédération m’a suggéré de venir faire des stages. J’ai proposé mon père, mais ils ont insisté pour que ce soit moi. Je me suis dit que l’endroit était bon. Mon père a été furieux au début parce que je quittais le Japon et le dojo. Au Japon, protéger la situation familiale passe avant l’amour ! Et mon père, comme mon grand-père ne montraient pas leurs émotions. Quand ils étaient contents, ils plissaient un peu les yeux. Dans une situation comme la mienne, tu n’as pas de choix, tu es comme une marionnette. En quittant le Japon, je coupais les fils. Mon père a souffert de la pression de son père, mais il a fait la même chose avec moi. Je ne ferai pas la même chose avec mon fils qui a 16 ans. C’est un excellent karatéka et j’aurais moi aussi aimé qu’il perpétue la tradition familiale, mais comme il est bon à l’école, il a l’opportunité en France – pas au Japon car ce sont des écoles privées trop chères – de devenir médecin. Il ne peut donc plus s’entraîner suffisamment pour être meilleur que les élèves ici, dont le niveau est élevé. J’espère qu’il reviendra plus tard… Ce n’est pas simple. Car finalement, l’insistance de mes parents à me faire faire des arts martiaux a été une bonne chose pour moi.

Des éducatifs
La première fois que j’ai enseigné en France, je n’ai rien compris aux réactions. Les gens montraient leurs émotions, m’interrogeaient, et je ne savais pas s’ils appréciaient. Il a fallu expliquer pour la première fois, complètement changer de vocabulaire. Au Japon, je croyais penser, mais aujourd’hui, comme Descartes, je sais que je pense ! J’ai enseigné tous les éducatifs que je tiens de mon grand-père – et ceux que j’ai conçu moi-même ici. Je voyais bien qu’ils étaient surpris, mais je ne pouvais pas en identifier la nature. Les Français ont de bonnes bases, le niveau de compétition est très bon, beaucoup ont aussi une expérience d’autres arts martiaux, ce qui est très intéressant. La préparation physique est sérieuse. Mais beaucoup manquent de budo goshi, ils n’ont pas les hanches budo. Le centre de gravité est trop haut, la taille trop raide. Pour devenir fort physiquement, il n’y a pas besoin de beaucoup approfondir, mais les arts martiaux, ce n’est pas seulement ça ! Il faut passer par les étapes fondamentales du geste. C’est comme pour le sprint. Il ne suffit pas de courir régulièrement, mais aussi d’étudier la montée du genou, la souplesse du pied, le relâchement de la tête. C’est pareil en karaté. Un blocage ? Ça commence par un travail de rotation de la hanche, une épaule qui descend…

La paix sans pensée
Pour mon grand-père, créer l’harmonie était ce qu’il y avait de plus difficile. Pour lui, les hommes étaient fondamentalement agressifs. La seule façon de rendre la vie moins difficile, c’était de parvenir à créer cette paix en soi-même. Et pour surmonter cette difficulté, il fallait passer par un entraînement très dur. S’entraîner dur, ce n’est pas seulement pour devenir fort, mais pour trouver les choses cachées en profondeur, atteindre d’autres niveaux de difficulté qui permettent de libérer d’autres modèles, d’atteindre la maîtrise dans laquelle les choses se font sans qu’on ait à y penser. Le wadoryu c’est ça, l’école de la Voie de la Paix. L’harmonie dans laquelle on est de façon spontanée, par le corps et par l’esprit. À la base de cet idéal, il y a le principe fondamental qui consiste à absorber la force adverse et à la rendre transformée. Il a différents noms dans les nombreux arts martiaux qui l’évoquent, notamment le jujutsu dont mon grand-père était un expert. Nous, nous disons : Noru, Nagatsu, Inasu. Mettre le poids sur l’attaque adverse pour la capter, dévier sa direction en l’absorbant, déséquilibrer et contrôler.

UNE QUESTION DE SURVIE
En France, je m’étais promis de découvrir si j’aimais ou pas enseigner le karaté. Mais dans les premiers mois de mon séjour ici, j’ai eu un grave accident à l’entraînement et ma moelle épinière a été atteinte. C’est la pratique du karaté qui m’a rendu un corps. Aujourd’hui encore, j’ai des fourmillements dans les doigts et des appuis moins bons qu’avant. Pratiquer le karaté est désormais une question de survie pour moi. Dans mon parcours, je suis au milieu du chemin. Mais je sais ce que je veux vraiment : diffuser le wado-ryu de ma famille, permettre son maintien, aider au maximum ceux qui l’étudient à approfondir.

De la liberté
J’aime la liberté française, mais c’est difficile aussi. Contrairement au Japon, il faut trouver en soi ses propres limites. Ici, il y a beaucoup de gens qui pensent vite et qui pensent bien. Malheureusement, c’est plutôt conflictuel parce qu’ils pensent aussi différemment. C’est la limite. Il faut une forme de contrôle, de régulation, pour que toutes les idées bonnes soient finalement développées. C’est ce qu’est en train de réussir je crois le wado-ryu français qui m’a si bien et si généreusement accueilli. La France m’a déjà transformé. Quand je reviens au Japon, je réagis différemment et les gens le perçoivent. Mon père est né samouraï, mais moi je suis un enfant du Japon moderne et je ne sens pas ça en moi, j’ai perdu cette culture. Le Japon aussi. Et mon père, même lui, n’a pas eu le choix.

RECUEILLI PAR EMMANUEL CHARLOT / PHOTOS : D. BOULANGER / DESSIN : N. TRÈVE


EN BREF
Kazutaka Otsuka
Kazutaka Otsuka a vécu une vie de Soke en gestation pour prendre la suite de ses très célèbres père et grandpère, Hironori Otsuka I et II. Dans la lignée des fondateurs du karaté wado-ryu, il est devenu un grand expert de ce style souple influencé par le jujutsu japonais. Enseignant au Japon dans le dojo familial, il a, à 40 ans, en 2005, décidé de vivre une autre aventure dans un pays d’adoption, celui de sa femme, la France. Soucieux de transmettre et de travailler à la maturation du Wadoryu français et mondial, Kazutaka Otsuka est désormais membre du groupe des experts japonais de la FFKDA.