Jean-Michel Grunberg

« Le commerce est un art martial »

C’est l’histoire banale d’un homme de 41 ans qui accompagne son fils au karaté et qui se prend au jeu… Sauf que Jean-Michel Grunberg est alors le patron de La Grande Récré, une entreprise fondée à partir du magasin de jouets de son père Maurice, désormais 300 points de vente en France, et qu’il rencontre parmi les autres parents d’élèves, Rudolph Hidalgo, à l’époque Commissaire Divisionnaire, qui deviendra son Manager Général. Les deux passionnés passeront non seulement plusieurs « dan » de karaté, mais aussi le Brevet d’Etat (et même 2e degré pour Rudolph Hidalgo) avant d’offrir le soutien de leur entreprise, l’une des rares à être dirigée par deux ceintures noires, au karaté en général au wado-ryu en particulier.

« Ce qui nous a séduit l’un et l’autre, c’est l’esprit de recherche qui distingue la karaté des autres sports. Il y a cet idéal de compréhension et de maîtrise de soi qui ajoute une autre dimension, à la fois intellectuelle et morale. Tout métier qui t’entraîne vers une meilleure connaissance de toi et de l’autre touche à l’art. Le commerce est aussi un art de comprendre l’autre et ses attentes et un cadre supérieur est un sportif de haut niveau, qui combat tous les jours dans le respect de l’autre ! On a vite compris qu’il faut vingt ans d’effort pour ça. Aujourd’hui, malgré notre emploi du temps, nous avons toujours le karaté en tête. Le wado-ryu, c’est un peu par hasard que nous sommes tombés dedans, comme souvent en France. Mais nous avons continué avec plaisir pour la qualité du style et le professeur d’exception qu’est Patrice Belrithi, un 8e dan au vécu, à l’épaisseur technique uniques. Par ailleurs si l’essentiel en wado est l’atteinte de la confiance et de la sérénité, comme pour l’ensemble des styles du karaté, il y a un rapport au temps, au « mae », qui nous convient très bien – et qui a passionné Rudolph Hidalgo dont l’expérience du combat réel et des interventions en situation de violence était importante. En outre, ce principe d’absorption de la force est, aussi sur le plan philosophique, d’une véritable efficacité, y compris dans le monde l’entreprise. J’ajoute que les positions plus naturelles et le travail d’esquive conviennent très bien aux gens plus âgés. Cela dit, Christian Clause, formé au Shotokan, que nous avons sollicité aussi pour des cours, nous a fait travailler mains ouvertes, un apport exceptionnel là aussi. Pratiquer, c’est surtout aller à la rencontre des hommes. C’est ce que fait le karaté, relier les hommes.

« Créer de la richesse »
Par amour pour la discipline et pour nos professeurs, nous avons souhaité modestement mettre des compétences à leur service. Permettre par exemple à Patrice Belrhiti et à son groupe de mieux utiliser les outils de communication. Mais nous avons aussi décidé d’être partenaire de la Fédération de Karaté, ce qui se traduit aussi par des actions concrètes de soutien, comme l’organisation de démonstrations dans nos magasins, l’engagement d’athlètes dans notre personnel (Sandy Scordo et Nadège Aït Ibrahim par exemple) ou du BE2 Christian Cousson qui fait des démonstrations dans les hôpitaux. Si l’on considère le rapprochement actuel qui s’opère au sein du wado-ryu du point de vue du chef d’entreprise, c’est évidemment une excellente chose. On ne gagne rien chez nous à compliquer la vie du client, à lui rendre obscur le produit. Si les experts du wado-ryu se mettent ensemble, ils vont créer de la richesse et faire évoluer positivement leur groupe. Il y a là un grand potentiel de développement qui va aider le karaté. D’une façon générale, l’unification qui rassemble les diversités est positive. On est plus fort ensemble que quand chacun pinaille dans son coin ». 


Hiroo Mochizuki, le « parrain »

Le wado-ryu est désormais engagé dans une nouvelle ère : celle du rassemblement des compétences. Experts aguerris tels Patrice Belrhiti, Kazutaka Otsuka ou Hiroo Mochizuki, anonymes passionnés… Le style fondé par Hironori Otsuka est peut-être plus riche que jamais.

9e dan de karaté, 8e dan d’aïkido, 8e dan de jujutsu, 7e dan de iaido, 3e dan de judo , il est l’un des grands « sensei » du karaté français depuis son arrivée à Paris , en 1957. Apr ès avoir enseigné le shoto kan, il découvre et diffuse le wado-ryu dont il sera le grand initiateur français. Mais sa prise de distance , après la création du yosei kan budo est indirectement à l’origine de la partition du wado-ryu français en plusieurs tendances. Hiroo Mochizuki est aujourd’hui le témoin heureux et le parrain légitime du rapprochement actuel.

« En 1957, pour mon premier séjour en France, j’étais shotokan. Quand je suis revenu, j’étais wadoryu. En fait, j’avais été troublé des difficultés des élèves dans toute l’Europe pour exécuter mawashi-geri. Il y avait un problème de raideur de hanche. En même temps, j’avais vu chez les experts de boxe française que l’on pouvait donner un coup de pied très puissant en levant facilement, quand le buste est penché en arrière. De retour au Japon, j’ai retrouvé ça avec Shinji Michihara, qui pratiquait le wado-ryu, puis avec Hironori Otsuka. La lumière m’est apparue : on peut le faire aussi en karaté ! Il y avait aussi des questionnements sur les limites techniques posées par les postures trop basses, qui ne permettent pas de faire face aux coups de pied bas par exemple… À mon retour en 1963, j’étais tout content de présenter ça en France, mais les anciens n’étaient pas ravis. C’était trop différent. Pourtant, moi, je dois beaucoup au wado-ryu. C’est une forme de karaté qui amène beaucoup de modernité, par exemple en approfondissant le principe de l’esquive, comme Valéra a pu le faire par la suite avec son expérience du fullcontact. Le karaté doit continuer à évoluer et à s’améliorer. Il faut un karaté pour aujourd’hui, et le wado-ryu est une bonne influence. Même le shotokan a beaucoup évolué. Le karaté trop rigide est sur le point de disparaître. J’étais triste de voir que mon départ avait finalement, sur l’influence des organisations internationales, créé des scissions et des méfiances au niveau de la France. Je me suis senti responsable de cette situation qui concernait finalement beaucoup de mes anciens élèves. Le wado-ryu doit s’unir. Avec des hommes comme Patrice Belrhiti, qui avait légitimement repris le wado-ryu français après moi et ce petit-fils Otsuka qui ressemble beaucoup à son grand-père, qui est ouvert et qui a l’esprit d’apprendre, le wadoryu français est bien engagé. Je suis heureux et j’ai senti aussi que tout le monde l’était. C’est formidable.» 

RECUEILLI PAR EMMANUEL CHARLOT / PHOTOs : D. BOULANGER