Francis Didier

Le Voyage du Nord

Pourquoi les arts martiaux ont-ils tellement fasciné l’Occident ? Peut-être parce que le parcours y est double, une trajectoire vers le Sud, une trajectoire vers le Nord. Le voyage du Nord ? Un voyage spirituel décrypté par Francis Didier.

OKM : Si l’on remonte aux origines des arts martiaux d’Asie, on rencontre le fameux moine Bodhidharma, maître du Temple Shaolin. Que doit-on penser de cette histoire ?
Francis Didier : Il faut faire attention à ne pas tomber dans la confusion habituelle qui consiste à mélanger le réel et le mythique. Les deux disent une forme de vérité, mais elles ne se chevauchent pas tout à fait. Tout le monde connait cette histoire du sage indien venu jusqu’en Chine aider les moines de Shaolin dans leur pratique du Bouddhisme. Il y a bien la trace historique d’un certain Tao Mo fondateur d’une secte bouddhiste – il faut rappeler au passage que le mot secte ne doit pas être compris ici dans le sens moderne péjoratif – mais quand on évoque le nom de Bodhidharma, qui a pris le nom de Daruma au Japon, traduction japonaise de ces termes, il faut bien sûr le voir comme un mythe dont l’étymologie du mot nous dit l’objet : Bodhi, « L’Éveillé » – Dharma, « Le chemin ». ll s’agit d’évoquer un personnage qui a connu l’Éveil tel que le décrit le Bouddhisme.

Qu’est-ce qui est important à retenir de ce personnage ?
Sans doute beaucoup de choses, mais il y en a une première : c’est un étranger. On le représente toujours avec un visage rude venu d’ailleurs, des sourcils hirsutes. Il vient d’Inde, et peut-être même de Perse selon certaines sources. C’est dire, en fait, que dans le socle symbolique même de la culture de l’Asie, « la source est ailleurs ». Il faut suivre un parcours pour trouver, il faut partir. C’est intéressant parce que même l’Empire du Milieu, la Chine, est irriguée par un lointain. Et quand on pense au Japon de l’époque, il est au bout de ce monde immense, en périphérie, aux portes de la mer. Au-delà, il n’y a plus rien.

Le moine indien Bodhidharma, juché sur un éléphant, en route vers la Chine. Gravure du XVIIe siècle.

Parlons de ce voyage…
Il est double. Historiquement, les Japonais, au bout de la chaîne, ont toujours fait le voyage vers le Sud, un voyage maritime, qui passe par Okinawa, comme nous l’avons rappelé précédemment. C’est un voyage de formation et d’apprentissage, un voyage technique. On descend vers le Sud, vers la Chine, pour apprendre l’art guerrier et tout ce que la grande culture chinoise peut offrir. Mais il y a aussi un autre voyage, un voyage originel, celui de ce sage venu de Perse, ou du Kerala, le Sud de l’Inde qui évoque la montée du message spirituel de l’Asie, du Sud vers le Nord. C’est la fameuse route de la Soie par laquelle transitaient les échanges marchands de toute l’Asie qui en était le canal. Un voyage par les terres, de siècles en siècles, où les moines, les mages et les sages accompagnaient les caravanes. L’Asie est un creuset immense où les pensées ont été brassées par ce mouvement qui commence mille ans avant l’ère chrétienne. De siècle en siècle, l’Hindouisme, le Bouddhisme, le Taoïsme, le Shintoïsme, le Zen, ces messages spirituels nés pour la plupart en Inde où ils n’ont pas toujours su s’implanter, ou d’une racine indienne, se succèdent, s’influencent, se mélangent parfois… Rappelons au passage que le Fondateur du Bouddhisme est un Prince indien du nom de Siddharta Gautama. Ce mouvement culturel et spirituel est une maturation lente. Né en Inde six cents ans avant notre calendrier chrétien, le Bouddhisme arrive au Japon 1000 ans plus tard par la Corée avec un manteau chinois, et trouve sa forme « japonaise », le Zen, six cents ans plus tard, à la fin de la période Heian – nom que portent les katas de base de nombreuses écoles de karaté – au XIIe siècle, périod où l’Occident partait en croisade. Malgré les quelques conflits religieux, ce voyage vers le Nord est globalement harmonieux, c’est un voyage irriguant la pensée commune, une source constante d’approfondissement, d’enrichissement et finalement de fusion intellectuelle et morale, de syncrétisme religieux.

Qui influence les arts martiaux ?
Qui influence toutes les pratiques car cette pensée, contrairement à celle de l’Occident, ne fait référence à aucun dieu créateur. C’est l’énergie cosmique qui est au centre – qui est présente, comme je l’ai rappelé, dans notre salut hérité du Zen. Les Dieux, les Kamis expriment la diversité. L’énergie cosmique, elle, est une et plurielle, et finalement plutôt pratique. Elle enseigne comment observer les rites, se comporter, mais aussi trouver des ressources intérieures pour échapper aux faiblesses humaines, aux défauts de l’âme. Par certains aspects, c’est une science du comportement autant qu’un message spirituel. On sait à quel point cela a pu faire bon ménage avec la pratique martiale japonaise, notamment le message du Zen. C’est le frottement du parcours vers le Sud avec le parcours vers le Nord. Les guerriers rencontrent les moines et ils s’inspirent mutuellement.

Et pourquoi sommes-nous si fascinés par ce lien ?
En Occident, nous avons la même richesse en termes de techniques martiales qu’en Orient, mais le rapport avec la spiritualité est différent. L’Église judéo-chrétienne a imposé la vision d’un dieu créateur et le lien ancien des cultures guerrières avec la symbolique et la spiritualité des premiers âges s’est perdu. Le dogme s’est imposé et a masqué, souvent volontairement pour étouffer le « paganisme », ces anciens modèles, ces anciens symboles. Là où, dans la longue histoire de l’Asie, il y a eu empilement et enrichissement, il y a eu en Europe un conflit spirituel entre la religion du dieu unique venue du Proche-Orient par l’Empire romain, et la mentalité antérieure, celtique, nordique… Dans le déclin actuel de l’influence de l’Église sur la pensée occidentale, c’est sans doute à cause d’une forme de manque spirituel que les arts martiaux orientaux ont eu un tel impact. Un manque qui est double. C’est à la fois le vide laissé par l’Église, mais aussi par la mémoire confuse des valeurs antérieures. Nous aimons les arts martiaux d’Orient, moins peut-être pour le contenu technique, pour l’esprit du « Voyage du Sud », que pour la dimension spirituelle, le « Voyage du Nord ». Nous avons la compréhension intuitive, malgré la mauvaise traduction de Bu-Do par les Anglais sous la dénomination de martial art – que cette Voie du Bouclier a un sens profond. C’est ce lien ancien et approfondi entre la maîtrise des gestes de combat et une spiritualité de l’accomplissement personnel qui nous parle et qui, peut-être, nous renvoie à ce vieux fond culturel et symbolique enfoui en chacun de nous.

La Chrétienté a néanmoins eu un lien fort avec les guerriers. Par la Chevalerie, les Croisades…
C’est vrai, mais il y a dans la richesse de l’Asie cette absence de créateur qui est finalement une posture très moderne. Il n’est pas tellement question de croyance et l’adepte n’est pas en position d’adoration. Il y a la règle, les rites comme cadre et on propose des exercices qui ont pour but de trouver l’unité intérieure, ici et maintenant. C’est une promesse, non pas de paradis dans l’au-delà, mais de réalisation. En Orient, l’échelle est intérieure. En Occident judéo-chrétien, elle est extérieure. Il faut s’y hisser pour se rendre digne des louanges du Seigneur. Et c’est ce qui a permis en Asie que ces pensées spirituelles se mêlent si intimement à l’expérience du guerrier. En Occident, c’est plus conflictuel, et, désormais la parole de l’Église ne soutient plus la vie quotidienne du plus grand nombre. Et puis, comme je le disais plus haut, le travail politique du dogme dominant a consisté à étouffer les ferments et les symboles spirituels des cultures des peuples de l’Europe celtique et nordique à se les approprier…

C’est-à-dire ?
On sait bien que toutes les fêtes religieuses chrétiennes ont été instituées sur des dates bien spécifiques, qui correspondaient à des fêtes très importantes de l’antiquité créées préalablement à des fêtes paganistes pour les supplanter. Noël a ainsi été placé juste après le solstice d’hiver le 21 décembre. De même, le 21 juin où on libère le feu et l’on saute par-dessus, et pour lequel les Chrétiens ont créé la Saint-Jean. Pourtant, ce sont d’abord d’antiques symboles qui ont rapport à la lumière, à la longueur du jour, auxquels l’Église a finalement donné des références chrétiennes. Même le symbole de la croix, si je peux me permettre, fonctionne sur ce registre. Les Romains ne « crucifiaient » pas sur des croix, mais liaient sur des T, avec une mort par étouffement pour des crimes de droit commun, ou pour les crimes politiques sur des X la tête en bas, pour figurer que celui qui fautait par l’esprit, devait périr par la tête. En revanche, la croix est un très vieux symbole européen. Elle figure un homme debout, bras écartés et – voilà par exemple une trace forte du lien des guerriers anciens avec une mystique préchrétienne – elle est la forme privilégiée de l’épée, bien avant que la pensée de l’Église ne s’impose au monde celtique et bien avant que la croix orne les surcots des Chevaliers dans les croisades. C’est un vieux symbole ternaire d’unité corps – esprit où le pommeau figure la tête, la garde évoquant la poitrine, c’est-à-dire le souffle, et la lame le corps. L’épée – mais aussi la croix, ou le chiffre trois – est un symbole puissant et omniprésent de notre antiquité. Rappelons par exemple que le Roi Arthur doit dégager l’épée du rocher, c’est à dire de la terre. En hébreu, l’épée symbolise le nombre dix et n’est pas comparable à la puissance symbolique de l’épée celtique. Quant aux premiers chrétiens, ils utilisaient comme symbole de base, le signe du poisson, et non celui de la croix. Quand les conquistadors ont découvert l’Amérique, ils furent surpris de découvrir partout des symboles de trinité, le symbole de la croix. On peut penser que la non résistance des peuples amérindiens tient aussi à cette confusion. Ils ont interprété les croix des conquistadors comme les symboles de leurs propres cultes. Ce symbole puissant et universel de nombreuses cultures guerrières, le dogme chrétien l’a confisqué en créant son propre mythe autour.

Shin/Gi/Tai, la trinité de l’esprit, de la technique et du corps. Symbole de l’homme accompli.

Notre aspiration à la pratique des arts martiaux est donc la trace d’un manque sur le plan spirituel ?
Sans en faire trop, disons que nos générations ont été sensibles au modèle du guerrier spirituel importé d’Asie, parce qu’il est clair et très riche, et sans doute parce qu’il nous parle de valeurs et d’aspirations qui nous sont à la fois proches et peu exprimées dans la mentalité occidentale. Des arts martiaux japonais, nous aimons cette dimension de l’étiquette stricte, du rapport aux autres et à soi-même que cela crée. Nous aimons les valeurs qui y infusent. La droiture au sens général du terme. Se tenir droit, être droit… C’est tout l’intérêt des arts martiaux, cette convergence constante de la pratique et du spirituel. Mais nous sommes sensibles aussi à leur symbolique qui nous semble familière. La culture du Japon, comme nos cultures anciennes, utilise par exemple le symbole ternaire de l’unité du guerrier. Esprit/technique/corps (Shin/Gi/Tai) ou Ki/Ken/Tai Ichi, l’énergie, l’arme et le corps ensemble…

Mais faut-il croire à la promesse des arts martiaux d’Asie ?
Il y a toujours deux facettes complémentaires dans notre façon de recevoir cette influence. Rester en équilibre entre les deux n’est pas simple. Trop de « spiritualité », me voici moine, trop de « matérialisme », je me prends pour la bête de guerre que je ne suis pas. La première chose est peut-être de n’être ni naïf, ni aveugle. D’apprendre à connaître. On prête parfois trop aux arts martiaux – aura spirituelle, richesse technique, si enthousiasmantes qu’on en fait une sorte de magie – et ce qui nous échappe alors est peut-être ce qui est le plus bénéfique, ce qui nous fait vraiment du bien. D’un point de vue personnel, je dirais que nous avons commencé à décrypter notre propre culture et sa spiritualité, il faut en faire de même avec ce cadeau venu d’Orient. Plus on connaît et plus ce sont les éléments fondamentaux les plus forts, les principes universels, qui restent.

C’est-à-dire ? Que pouvons-nous garder de décisif de cette culture par exemple, et qui aurait une dimension universelle ?
L’affrontement, par exemple. Le travail dans l’opposition, c’est la base de cette culture. C’est la seule façon d’éviter la mégalomanie et la perte de temps. Affronter l’autre, c’est une façon de faire naître l’autre en moi, et ça, c’est une des méthodes universelles d’accomplissement que nous ont offert (et permis de redécouvrir) les arts martiaux japonais. Bien sûr, il y a des pratiques sans opposition qui permettent d’aller à la recherche de soi-même, mais elles ne sont pas sans parcours, sans obstacle, sans exigences parfois considérables. C’est l’esprit de cette culture d’Asie, mais nous connaissons très bien en Occident ce concept de l’épreuve rituelle, qui était aussi à la base de nos cultures antérieures. Le jeune disciple frappe à la porte du maître pour apprendre de lui des techniques, mais c’est en fait la vie, dans toute sa profondeur, qu’il va apprendre. Sa maîtrise le rend apte aux gestes techniques, mais surtout elle le rend apte à vivre. On écoute ces histoires parce qu’elles viennent d’Orient, mais elles sont aussi aux fondements de notre culture, dans nos contes, dans les vieux modèles d’apprentissage, comme le compagnonnage, qui ont été progressivement oubliés. Le maître prend en charge le disciple, qui accepte l’enseignement du maître sans restriction. On a connu ça aussi en Occident. Chez les Compagnons il y avait une règle : « huit heures pour dormir dans la maison du maître, huit pour travailler, huit heures pour autrui ».

Que nous reste-t-il de tout cela dans nos écoles ?
Sans doute beaucoup de choses. Comme l’instituteur à l’ancienne, le professeur de club sait qu’il y a un avant, un pendant, un après. Si le cours est fondamental parce que c’est là que se fait l’essentiel du travail – sinon ce serait totalement vide de sens – il ne faut pas de rupture avec l’accueil ni avec l’après-cours, toutes ces manifestations de convivialité et d’échanges informels. C’est l’ensemble qui permet au karaté d’apporter sa pierre culturelle à l’édifice social. Nous pouvons avoir de l’ambition et de la fierté. Le sport en général est un grand mouvement social qui ne descend pas dans la rue, mais qui remplit un rôle formateur très fort pour l’ensemble de la société. Et nous avons notre musique particulière dans cette culture générale et les gens y sont attachés. L’épreuve ritualisée de l’affrontement a une dimension formatrice essentielle à la fois sur le plan personnel, mais aussi sur le plan social. Le club de karaté est un lieu de rencontre avec les autres et une matrice de l’égalité dans la République. Il y a l’esprit de la hiérarchie par le mérite, pondérée par les valeurs de modestie et de remise en question permanente, et aussi par la conscience qu’affronter l’autre, ce n’est pas seulement apprendre à s’affirmer, mais surtout à s’affronter soi-même pour mieux s’accomplir. 

recueilli par emmanuel charlot / Photo : D.r.