N°42/ MAI 2011

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Francis Didier

« Progresser ensemble »

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Francis Didier

« Progresser ensemble »

Le karaté, héritier des techniques okinawaiiennes de combat, du budo japonais, fait aussi partie de la grande famille du sport et vit pleinement la grande aventure de la modernité. Y a-t-il un chemin entre tradition et sport au-delà des oppositions artificielles ? Le regard pertinent de Francis Didier, Président de la FFKDA.

Tradition et sport, où se trouve le karaté ? Forcément quelque part entre les deux, disons. Il faut chercher la « voie du milieu ». Mais j'ai envie de rappeler ce que c'est que la tradition. Si l'on regarde le dictionnaire, on y trouve la notion essentielle de transmission. Il y a l'idée de passage, de véhiculer une culture. Cela veut dire que le mouvement est au cœur de cette idée. Il ne faut surtout pas confondre la tradition et des concepts que développent parfois les traditionalistes qui, justement, figent le mouvement. Quand tout est figé, le mouvement s'arrête et la tradition meurt.

Mais la tradition est donc très importante dans le karaté ? Bien sûr ! Mais, j'insiste, encore faut-il bien la comprendre. Souvent, on croit être « traditionnel » et on fait des erreurs. Tout dépend de ce qui est transmis. J'aime bien rappeler l'exemple de l'organisation du dojo. Quand on y entre, on doit savoir sur quel mur est placé le symbole qui le représente, soit un petit temple ou un idéogramme. On dit souvent qu'il faut entrer du pied gauche dans le dojo. En réalité, ce n'est pas toujours le cas. En fait, il faut rentrer en faisant toujours face au symbole. S'il est placé sur un mur à gauche, on doit rentrer dans le dojo du pied droit. S'il est placé sur un mur à droite, on y entre du pied gauche. Si le temple ou l'idéogramme est sur le mur qui fait face à la porte, on entre par le pied gauche pour mettre le coeur (kokoro) en avant face au symbole. J'ajoute que s'il est d'ailleurs derrière vous au moment d'entrer… alors c'est une grosse erreur de la part des responsables du dojo. Vous voyez que l'on peut respecter des règles, mais sans les avoir comprises. De même l'organisation des élèves dans le salut est liée à la tradition la plus haute du Japon, qui est impregnée du shintoïsme et du zen souvent utilisés dans les dojos où l'on pratique l'art du sabre. Le positionnement de chacun y est essentiel…

C'est-à-dire ? C'est une organisation très ancienne et chargée de symboles. Au lever du soleil, les plus anciens, à la gauche du senseï, étaient placés à l'Est, dos à la lumière. Leur vision du dojo était parfaite. Placés face au senseï, les pratiquants moins gradés, ceux d'en bas, s'alignaient par ordre de grade décroissant, les premiers d'entre eux bénéficiant de l'ombre, c'est-à-dire de la protection des plus anciens. Enfin, placés à la droite du sensei, à l'Ouest et face aux plus anciens, les invités occupaient une position de prestige, mais ils étaient aveuglés par le soleil. De sorte qu'ils ne pouvaient percevoir les secrets du dojo. Bien sûr, il s'agit d'une organisation symbolique, mais elle nous parle des temps guerriers où le secret était primordial, parce qu'à l'époque, surprendre l'autre avec une technique qu'il ne pouvait maîtriser pouvait faire la différence entre la vie et la mort. Des enjeux forts qu'on a un peu perdu de vue dans nos dojos d'aujourd'hui, mais qui doivent être compris et respectés dans l'organisation du salut. Plus important encore : souvent, dans nos dojos de karaté et de judo, on trouve la photo du fondateur accrochée au mur, ou de celui du style que pratique l'école. Ce n'est pas un problème si on ne pratique qu'un seul salut, le « Otaga-ni-rei » - que l'on peut traduire par « tous ensemble relions nos énergies » où tout le monde s'incline. Mais devant la photo du fondateur, on ne doit surtout pas pratiquer le triple salut qui vient du shintoïsme qui est symbolisé par l'art du sabre. On ne peut donc pas faire ce salut devant la photo d'un soke, mais seulement face au symbole du dojo. En effet, le « shomen » du premier salut, « shomen-ni-rei » est une porte ouverte sur le cosmos et sur les « kami », les ancêtres qui s'y trouvent projetés. C'est le « grand tout », devant lequel se tient le sensei, « celui qui sait avant la naissance », qui s'incarne en quelque sorte à travers lui. Il faut donc absolument un temple traditionnel « shinto », ou à défaut, un idéogramme. Cela n'a rien à voir avec l'inclinaison respectueuse que l'on doit aux portraits des fondateurs et qui sont d'ailleurs souvent, au Japon, en dehors de la surface même du dojo. Ce serait en quelque sorte vouloir déifier l'image du fondateur et c'est un contresens. Vous voyez qu'en termes de tradition, même si on est très sincère dans sa démarche, on a vite fait de faire des erreurs.

En termes de Tradition, d'où vient le karaté ? Là encore, les confusions sont rapides à faire. On parle du karaté comme d'un « art martial ». Mais cette terminologie est en fait une mauvaise traduction. Je rappelle que le karaté est un « Budo », comme le judo, création de Jigoro Kano qui fut en son temps un grand protecteur de la culture traditionnelle japonaise en général et des systèmes de combat en particulier. C'est-à-dire qu'il s'agit de la « Voie de la protection ». Dans l'idéogramme « Bu », il y a l'idée du bouclier protecteur et de la lance sur laquelle vient s'empaler l'assaillant. Cela n'a rien à voir avec le dieu Mars des Romains qui a un peu « contaminé » notre vision de la pratique. Kano s'était inspiré des ju-jutsu, une recherche pour contrôler et ne pas tuer.

Comment Jigoro Kano a-t-il influé sur notre karaté ? Nous l'avons déjà dit dans ces colonnes, Jigoro Kano était un grand homme du Japon, avec des fonctions très importantes dans le domaine de l'éducation. Il était dans la continuité d'un autre Japonais dont j'aime à rappeler l'influence, Sakamoto Ryuma, un visionnaire parfois provocateur. Sabreur patriote au début de son parcours, il prit conscience de l'inéluctabilité de l'ouverture du Japon – il fallait en quelque sorte devenir un Occidental – et en même temps s'employa à défendre et à proposer au monde la culture de son pays. Kano était de cette veine-là, il créa le judo, mais fut aussi le premier président du Comité Olympique Japonais et fit en sorte que le karaté puisse être présent pour sa première démonstration internationale à un championnat du monde d'athlétisme en 1922 à Tokyo. Il avait invité ses amis okinawaiiens pour faire une démonstration générale des arts traditionnels du corps spécifiques au Japon dans un événement sportif. C'est aussi lui, bien sûr, qui a fixé le cadre symbolique et philosophique du Budo, qui pour l'époque était très moderne. Kano rompt avec l'univers des samouraïs.

Kano souhaitait-il que les Budo soient sports olympiques ? Il n'avait pas conçu au départ son « judo » comme cela, mais il fut toujours un grand ambassadeur des JO au Japon dans une époque qui avait besoin de liens internationaux et de paix, et où cela n'allait pas de soi. Il avait une formule dont j'ai toujours aimé la force et le rythme : « Mon sport sera populaire et éducatif pour la jeunesse ». Un programme encore une fois qui était neuf pour l'époque, voire révolutionnaire. C'était un peu le petit Coubertin de l'Asie et c'est d'ailleurs en revenant d'une réunion pour obtenir les Jeux au Japon, en 1938, et mission accomplie, qu'il est mort sur le bateau du retour. En 1964, c'est par fidélité à la mémoire de ce grand homme que le Comité International Olympique donna les JO au Japon et introduisit le judo aux Jeux olympiques. Comme on peut le comprendre, l'aventure du Budo est étroitement liée à celle du sport moderne, à sa naissance.

Mais nous avons gardé la trace des samouraïs, ne serait-ce que dans les techniques, le code moral… Les techniques du karaté reflètent, comme les autres Budo, l'esprit de son époque. Mais il ne s'agit pas vraiment de techniques de champ de bataille. Quant au code, parlons-en ! Là encore, si l'on croit qu'il vient directement d'un passé mythique, on se trompe. Le code du Busg-hido, dont on se gargarise parfois, n'a jamais existé. Il peut être confondu avec un ouvrage écrit par Inazo Nitobe, «Bushido, l'âme du Japon». Inazo Nitobe était diplomate japonais aux USA au tout début du XXe siècle. Il épousa une « quaker », un mouvement chrétien proche du Protestantisme qui eut une forte influence sur lui. Dans un best-seller à l'époque, que Roosevelt fit acheter pour les membres du Congrès, il tente (avec l'aide de sa femme) d'expliquer aux Occidentaux comment les Japonais peuvent être des hommes civilisés sans croire au dieu unique, comment en priant devant des divinités multiples, on pouvait avoir une « âme ». C'est le sujet fondamental de son fameux « Bushido, l'âme du Japon ». Dans ses chapitres, il développe le thème des sept vertus confucéennes (droiture, courage, bienveillance, politesse, sincérité, honneur, loyauté), liées aux principes moraux du shintoisme. Le terme « Bushido » commença à être en vogue à l'époque de Nitobe car on découvrait, à l'aube du XXe siècle, le Hagakure, un manuscrit caché qui utilise déjà ce terme. Mais il date lui-même du XVIIe siècle… c'est-à-dire à une époque où les samouraïs n'étaient déjà plus utiles dans une société pacifiée. Autant dire que ce fameux code dont il n'est question qu'à cette époque tardive, est apocryphe. Le travail de respect de la tradition que nous avons à faire justement, avec notre code moral moderne, c'est d'être fidèle à sa source, c'est à dire Inazo Nitobe, un « transmetteur » dans la lignée de Ryuma et de Kano, et pas aux transformations successives effectuées par les uns et les autres un peu gratuitement. Certains avaient mis jusqu'à douze valeurs dans un code moral au lieu des sept originelles !

Mais alors, c'est quoi le karaté traditionnel ? On peut répondre à cela comme on le souhaite, car, avec ces quelques exemples, on voit bien que la « tradition » du karaté est très mélangée, que l'Orient est plus proche de l'Occident qu'on ne le pense. Dans son livre, Nitobe lie ses explications de « l'âme japonaise » avec des exemples tirés des auteurs chrétiens, de Kipling ou de Wilde : « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d'entre nous regardent les étoiles »… J'aime beaucoup celle-là. C'est d'Oscar Wilde, mais ça marche très bien pour illustrer le budo.

Budo et sport, quelle est la différence ? La question est complexe et chacun mettra la césure où il veut, mais j'avoue que pour moi, il n'y en a guère, au fond. Comme on l'a vu, le karaté est une dynamique moderne, qui s'enracine dans l'histoire du sport – lequel d'ailleurs possède aussi une tradition séculaire : après tout, on en trouve trace dans un passé millénaire et il paraît que les Byzantins avaient une formule : « Les peuples sans sport sont tristes ». Quant aux tournois du moyen-âge, c'était des joutes codifiées, donc du sport. Si l'on veut parler de la dimension éducative du Budo, je crois qu'on trouve la même chose dans le sport, les mêmes bienfaits. Bien sûr, il ne faut pas regarder les dérives des sports spectacles professionnels, mais s'intéresser au sport amateur des villes et des villages. Le Budo a sa culture orientale et c'est très bien, mais le sport universel véhicule lui aussi des valeurs exceptionnelles. C'est un régulateur social, un espace de formation et de progrès personnel. Le sport est essentiel dans la vie de notre société. Bien sûr, le dojo est un endroit particulier, un espace symbolique pour faire le vide, une espace de silence intérieur, c'est un endroit où on ne joue pas. On tient cela du Zen… mais après tout, quand on entre sur un terrain de hand pour un match, au fond, c'est la même chose. L'esprit juste vient naturellement. Je pense qu'au lieu de chercher absolument nos différences, il est bon de commencer par être fier de notre vie associative, des échanges qu'elle provoque, de sa convivialité, et fier d'encadrer, comme les autres sports, ce mouvement essentiel et précieux de nos sociétés modernes.

Pour conclure ? Il ne s'agit pas pour moi de conclure bien sûr cette question complexe, mais d'amener à réfléchir si je peux à cette complexité. Je dis à nos enseignants : « Nous avons besoin de vous ». Besoin d'eux à la fois pour croire dans les valeurs éducatives du sport, mais aussi pour approfondir leur culture, la profondeur de leurs connaissances pour transmettre une tradition juste et surtout vivante. On a toujours besoin les uns des autres pour s'enrichir et pour progresser. .S. DEVINEAU


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