N°40/ DÉCEMBRE 2010

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Championnats du monde 2010

La Serbie avant Paris

Championnats du monde seniors

Le « girl power » montre le chemin !

Coupes de France kata et espoirs combat

Les jeunes à l'épreuve

État des lieux du karaté mondial

L'ouverture continue

Chantal Jouanno

Une ministre karatéka

Les experts japonais

Les absents ont eu tort !

La ligue du Val-de-Marne

La cinquantaine rayonnante !

École Hâu Quyên

Dans la tradition du roi des Singes

Taï-jitsu

Parole à la (self) défence

Giovanni Tramontini

« Le Karaté, une arme à double tranchant »

Enchaînement goju-ryu

avec Zeneï Oshiro

Toutes les infos en direct

des ligues, des comités départementaux et des clubs.

Le karaté, entre sport et tradition

par Serge Devineau

Lolita Dona

« Je suis impulsive ! »

 

 

Giovanni Tramontini
en bref…

Né le 1er décembre 1956, Giovannni Tramontini débute le karaté à 14 ans. Formé par Guy Sauvin, il s’est fait connaître comme l’un des plus terribles combattants de sa génération. Surnommé « le Killer » il détient sans doute le record de France des disqualifications pour contact ! La catégorie « mythique » du « Ippon-Shobu » remis en vigueur par la fédération mondiale en 1988 est faite pour lui. Son engagement trouve enfin à s’exprimer sans être réfréné et, il devient un peu plus tard le seul champion du monde français du Ippon-Shobu. Devenu professeur de sport, Directeur Technique Adjoint de la FFKaraté, ce « décalé » selon ses propres mots, est devenu aujourd’hui par sa pédagogie, son charisme et son sens du contact, l’un des piliers fédéraux.
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«Le karaté, une arme
à double tranchant
»

Rencontre : Giovanni Tramontini
Avec lui, deux métaphores viennent se confondre : Giovanni Tramontini tient du chat écorché… vif, tant sa longiligne silhouette est restée la même et tant sa sensibilité de volubile pudique paraît toujours à l'œuvre. Cet anguleux aux facettes mi-ombre mi lumière, en templier combattant qu'il est resté, apporte aujourd'hui beaucoup par son engagement inaltérable au service du karaté français.

JAPONAIS DANS L'ÂME Fils d'immigré italien installé à Argenteuil, j'ai vécu une jeunesse de banlieusard désœuvré d'aujourd'hui ou d'hier. La famille que j'ai, ce sont mes deux filles et celle que j'ai inventée au fil de rencontres. Les rencontres, elles peuvent t'amener au pire comme au meilleur. Alors il faut un peu savoir discerner. Mon origine est multiple en fait, j'aime bien dire que mon esprit est en Italie, mon cœur en France et mon Hara au Japon. Quand un maître comme Hiroo Mochizuki dit qu'il me considère comme un japonais, cela me rend heureux.

TOMBER EN ADMIRATION Il y avait Bruce Lee et cette équipe de France championne du monde. Je suis entré au karaté comme on entre en religion. Avant, je n'avais rien. J'ai débuté la pratique avec quatre Japonais comme professeurs. Shimabukuro, Omi, Okubo et Kamohara. Ils étaient très jeunes et venaient du Japon. Ils avaient alors une pédagogie inspirée de leur expérience universitaire, à base de tsukis et de longues répétitions. Fastidieux c'est sûr, mais c'est la clé de la progression. Au début, on apprend à tirer au coup par coup, puis on effectue des enchaînements, on mitraille, pour enfin devenir tireur d'élite. Quand tu tires, tu touches. Il me semble que c'est cela le karaté.

SELF-DÉFENSE À l'origine, le karaté était une discipline strictement guerrière puis on a développé l'idée de l'épanouissement, désormais il y a un retour à l'idée de se défendre. Une pression née d'une progressive évolution des valeurs sociales et de la mentalité. Dans un combat, les fondamentaux sont vigilance, anticipation, il faut dépenser le moins d'énergie possible, utiliser des mouvements simples administrés aux points vitaux ou sensibles, mais quand on parle d'efficacité, je préfère évoquer la notion de sincérité. Je crois la vie trop courte pour ne pas faire à 100% les choses essentielles. Le karaté est un grand art martial, un formidable outil de développement personnel quand on y met l'esprit du sabre. Zanshin (vigilance), Kime (esprit de décision) et Sen no Sen (anticipation), il y a tout là dedans, pour tous les domaines, de la défense de soi à la vie courante. Le karaté apporte une pierre à l'édifice. Les anciens disent que cette pierre, c'est la paix. C'est un paradoxe de penser que l'apprentissage de coups destinés à faire mal peut apporter la paix, mais c'est comme dans le tir à l'arc : quand on tire vers la cible, il y a toujours un mouvement qui va vers votre propre cœur.

GUY SAUVIN Je suis arrivé chez Guy Sauvin à 25 ans. Je venais tous les soirs en train de ma banlieue et je peux dire que j'ai souffert ! Le travail était si dur, il y avait une sorte de tension et nous étions en sueur dès les premiers mouvements. Il y avait de l'implication et de l'intensité au dojo. Un bon professeur t'offre la flamme de l'engagement à l'entraînement, au combat et par voie de conséquence face aux difficultés de la vie.

JE N'AI JAMAIS ÉTÉ UN BON COMPÉTITEUR Pour moi, la compétition était une façon de me tester. Je me suis engagé dans la voie sportive avec mon esprit guerrier et, je dois le dire, un peu avec ma vision personnelle du combat, ce qui était bien injuste pour mes adversaires. Mais le plus dur, ce n'est pas de savoir donner des coups de poing, mais de se comprendre un peu mieux soi-même… Le ippon-Shobu m'a intéressé pour sa dimension traditionnelle, cet esprit du sabre qu'on y retrouvait et la tension, la peur même qu'on pouvait ressentir en s'engageant sur une telle épreuve. Champion du monde ? À l'époque j'en ai fait une sorte de revanche sur tout et sur tous, mais je n'en ai pas tiré de satisfaction ni de certitude. De toute façon, on est champion le temps de se regarder dans un miroir.

« ÇA FAIT 40 ANS QUE JE FAIS DU KARATÉ » J'entends beaucoup le lieu commun « c'était mieux avant ». Lorsque je vois de quoi sont capables les jeunes de l'équipe de France, je suis admiratif. Ils te touchent quand ils veulent et encore, ils sont gentils avec les anciens. Le temps passé ne donne pas de galons de maîtrise. Même après des dizaines d'années de pratique, tout le monde ne peut pas devenir un grand maître. Il faut autre chose que de la patience où la répétition d'une routine. Il faut travailler pour être transformé. Des maîtres, je ne sais pas, mais il y a des gens dont on sent qu'ils portent des valeurs, qu'ils sont vivants jusqu'au bout. La Fédération compte cinq 9e dan, avec des parcours et des caractères différents. Deux sont restés très fidèles à leur style d'origine, trois ont créé le leur. Mais que ce soit Nakahashi ou Lavorato, Nanbu, Mochizuki ou Valera, ils irradient tous quelque chose de positif et d'heureux, ils continuent à s'entraîner et à progresser. Cela va au-delà du professionnel, c'est un mode de vie. Et, bien sûr, ils sont les trésors vivants de leur expérience unique. Cette communauté dans la diversité a quelque chose de très beau.

KARATÉ-CŒUR Il y a trois réalisations dans ma vie dont je suis fier. La première c'est mon titre mondial, la seconde c'est le projet Karaté-cœur. Une rencontre encore une fois, et un choix. J'étais dans la police à cette époque-là et bénéficiais d'un statut de sportif de haut-niveau. Afin de soutenir une association qui aide des personnes en difficultés, j'ai réalisé en quarante-cinq jours un tour de France en effectuant des stages dans toutes les ligues, fait 14 300 km dans une vieille R5 et dormais le soir dans des casernes de CRS. J'ai perdu huit kilos, mais j'ai pu contribuer à cette association pour une valeur de 20 000 euros d'aujourd'hui.

MON PLUS BEAU COMBAT Ma troisième belle réalisation. Le concours du professorat de sport, je savais que je le passerai. Mais quand on n'a aucun niveau d'étude, un concours de catégorie A avec des épreuves de 4h, c'est ambitieux. Je me suis enfermé deux ans. L'expression, la mémoire, ça allait, mais je n'avais aucune méthodologie. Quand tu n'es pas imprégné de ça depuis l'enfance, c'est ce qui est le plus difficile à acquérir. Quand j'ai commencé à réviser, au bout de cinq minutes d'écriture, je ne pouvais plus bouger le poignet ! Ce travail a été pour moi l'occasion d'une ouverture sur le plan intellectuel. Une remise en question complète, une restructuration même. J'avais aussi un très fort sentiment de responsabilité vis-à–vis de la fédération, échouer aurait été terribe pour moi. C'est encore une fierté quotidienne d'être allé au bout. Tout cela fait aujourd'hui partie de mon expérience professionnelle à la Fédération. Et elle est multiple : la mise en place de projets à caractère socio-éducatif, la responsabilité du département formation pendant dix ans et le suivi du développement des disciplines associées et styles particuliers, le travail auprès de la CSDGE (Commission Spécialisée des Dans et Grades Équivalents)…

MON DOJO, C'EST LA FORÊT L'entraînement, c'est un truc personnel, quelque chose d'intime. En karaté, on a une chance énorme, on peut aussi s'entraîner seul. Et, avec mon caractère, cela m'arrange bien. Je pars régulièrement dans le Bois de Cormeilles derrière chez moi. Il y a quelques arbres qui me connaissent par coeur, je fais des répétitions d'une même technique 1000 fois, quand j'ai fini je suis content. L'entraînement pour soi-même et par soi-même, c'est essentiel. Si tu ne travailles qu'en groupe, jamais à ton propre rythme, avec tes moyens et selon ta volonté, tu n'es jamais autonome.

LE POINT, LE TRAIT, LE CERCLE Quand je suis seul, je peux répéter à l'infini. Avec des élèves, le secret, c'est les variantes. On change juste quelque chose qui leur donne l'impression que c'est toujours un peu différent et leur attention ne s'épuise pas. L'enseignement à la française s'appuie sur cette méthode et elle est excellente. Elle se résume en trois mots, le point, le trait, le cercle. Le point, c'est le travail statique. Pas de déplacement, mais beaucoup de variantes tout de même. Le trait, c'est l'aller et retour classique avec déplacement linéaire. Des variantes possibles aussi, mais ne pas en abuser ! Le cercle, on travaille en te déplaçant dans un espace. Tout cela est possible seul ou avec partenaire, avec une cible, un bouclier. Cette synthèse méthodologique permet une infinité de situations d'étude. C'est un soutien important d'avoir assimilé cette grille de travail.

TIRER PARTI DE TOUT J'ai observé des athlètes faire des exercices de pliométrie en PPG (préparation physique) et j'ai fait : ouh ! Cette rencontre m'a incité à creuser et à modifier profondément ma propre approche de la préparation physique. Une autre fois, c'est l'entraînement de réflexe d'un gardien de hand qui m'a fait réfléchir. L'escrime m'a inspiré pour les prises d'initiative. Le travail de bâton du Kali Escrima m'a permis d'assimiler autrement les trajectoires. Penser trajectoire, c'est ce que te donne le travail des armes. J'ai beaucoup admiré la boxe anglaise que j'ai découvert dans un film cubain et c'est pour ça que je suis allé travailler avec le prévôt monsieur Thorel, 70 ans de science du coup de poing. Je tiens aussi de la boxe anglaise la notion de partenariat. Souple et ensemble à l'entraînement, dur en combat. À l'époque, nous, on était dur tout le temps, on voulait casser l'autre sur chaque coup. On a appris… J'effectue mon trajet quotidien de mon domicile au siège fédéral en imaginant que j'effectue un kata. Ainsi, jour après jour, j'essaie d'améliorer la trajectoire, mon comportement routier, etc. De plus, je me régale dans le cadre de mes missions fédérales de pouvoir monter sur le tapis avec des experts de toutes disciplines ou styles.

LA PÊCHE J'habite au bord de la Seine et je croisais les pêcheurs dont l'immobile activité me paraissait bien sereine et belle. Ma femme a eu la très heureuse idée de m'offrir une canne et du coup, dès que je peux, je vais pêcher. Le bouchon c'est un peu comme nous dans la vie, il tangue. J'ai tangué. Mais il revient toujours droit, surtout quand on l'y aide. Le poisson, c'est un combat. D'ailleurs c'est un combat trop facile, l'adversaire n'est pas de taille. Quand ça mord, c'est le paradoxe : le plaisir et le remords à la fois. Je me dépêche pour le remettre au plus vite à l'eau. C'est tout moi, ça ! Et quand on reste assis comme ça, à regarder le bouchon, on atteint un état de patience absolue. Pour le karaté, c'est très intéressant.

LA QUÊTE Je suis un excessif, tout le monde ne peut pas être pareil. J'ai lu trente fois le roman de la vie de Miyamoto Musashi ! Comme Jonathan Livingstone le Goéland, je cours après quelque chose, comme une inaccessible étoile. Cette quête d'absolu, pourquoi ? Ça ne s'explique pas. Est-ce que je trouve ? Qui peut dire ça ! Je cherche et c'est déjà bien. L'homme est perfectible. On peut devenir moins c… Et on peut même y mettre de la méthode. Mais, ce n'est pas automatique. On peut faire du karaté une arme, devenir plus redoutable sans être meilleur. Cette arme, elle est à double tranchant, elle peut te détruire ou t'offrir un levier pour t'élever. Dans le futur, il y aura mes deux filles très aimées, la fédération et le karaté que je pratiquerai jusqu'au bout de mes forces. D'ailleurs, mes amis sont prévenus, je serai enterré en kimono..RECUEILLI PAR E.C.

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