N°40/ DÉCEMBRE 2010

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Le karaté, entre sport et tradition

par Serge Devineau

Lolita Dona

« Je suis impulsive ! »

dico français/japonais de Serge devineau
Les kanji

Extraits du dictionnaire français / japonais
DE SERGE DEVINEAU


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Le karaté, entre sport
et tradition

Explication
de Serge Devineau

Le Karaté, art martial japonais pratiqué dans le monde entier, présente de multiples facettes. Il peut notamment être considéré comme un sport de compétition, comme un art traditionnel ou encore comme une méthode d'auto-défense.

 

En effet, cette distinction existe bien et, aux yeux de certains, ces différentes pratiques sont absolument incompatibles. Au-delà du Karaté, si on considère les arts martiaux japonais dans leur ensemble, il n'est pas rare que les traditionalistes, (ou au moins une large majorité d'entre eux) estiment que le sport est une évolution fâcheuse n'ayant eu que des conséquences négatives, notamment celle de dénaturer profondément l'art qui a servi de modèle.

N'y a-t-il pas une part de vérité dans cette approche ? Sans doute, mais la réalité est certainement beaucoup plus nuancée. Certes l'approche sportive a parfois perdu un certain formalisme qui fait pourtant partie intégrante de l'art, (qui peut même constituer le fondement de certains Budô) et permet de favoriser, pour chaque individu, l'accomplissement de soi-même. C'est, pour n'en citer qu'un, l'exemple des règles d'étiquette qui influencent grandement, d'abord le comportement du pratiquant, puis ses sentiments, notamment le respect, la courtoisie, la sincérité… En revanche, elle a largement contribué à démystifier les arts martiaux et, grâce à une étude rationnelle de la technique, elle a permis de balayer toutes les histoires extraordinaires, tous les exploits qui auraient été accomplis par des hommes disposant de pouvoirs surnaturels. En effet, dans nombre de cas, la connaissance des lois de la mécanique, de la physiologie articulaire… Suffit à expliquer l'efficacité de la technique, sans avoir recours à des théories ésotériques, séduisantes mais invérifiables. Malgré tout, pour les pratiquants de tous les arts martiaux confondus qui souhaitent respecter la tradition (ou plus exactement l'idée qu'ils s'en font), c'est l'ancienneté d'une école qui lui donne toute sa légitimité et garantit la valeur de la discipline enseignée. Certes il est très important de connaître ses racines et de respecter la tradition, mais la disposition d'esprit qui consiste à penser que « tout était toujours mieux avant » et qu'il faut surtout ne rien changer est une attitude un peu difficile à comprendre. Dans de très nombreux domaines (médecine, technologie…) l'époque moderne n'a vraiment pas grand-chose à envier au passé !

Il existerait donc une pratique moderne, le sport, et une pratique qui fait référence au passé, le Budô ? En fait, ce n'est pas aussi simple que cela. Le terme de Budô, largement utilisé par les inconditionnels des arts martiaux traditionnels, peut avoir, selon les personnes, des sens très différents. Il n'est donc peut-être pas inutile de replacer les arts de combat du Japon dans leur contexte historique. À l'origine, il y avait l'art de la guerre (Bugei). En effet, comme dans tous les pays du monde, le Japon a connu, depuis toujours, de nombreux conflits armés, des guerres pour le pouvoir, notamment pendant le moyen âge et plus particulièrement pendant la période des provinces en guerre (Sengoku jidai 1467/1568). L'imagerie populaire, qui présente souvent le samurai comme un bretteur accompli, toujours prêt à faire preuve de bravoure dans des actions complètement désintéressées, obéissant ainsi de façon rigoureuse à un code de l'honneur très strict, est très loin de la réalité. En fait, dans leur immense majorité, les guerriers ne risquaient pas leur vie à la légère pour accomplir des exploits individuels (sauf dans le cas où une personne influente assistait à la scène et pouvait lui attribuer une récompense, lui donner une promotion…). À cette époque, le vrai métier des armes consistait à s'affronter sur les champs de batailles en utilisant des techniques simples, dépouillées et efficaces (celles qui ne l'étaient pas disparaissaient en même temps que celui qui essayait de les utiliser) permettant de rester en vie et de tuer le plus d'ennemis possible. Peu importe la manière, seul le résultat comptait. Or, dès le début du XVIIe siècle, la société japonaise a connu une évolution sans précédent, l'homme fort du moment, le shogun Tokugawa Ieyasu, ayant réussi à unifier le pays et à imposer la paix. La conséquence directe est que de très nombreux samurai et autres guerriers qui vivaient du métier des armes se sont retrouvés sans travail, notamment ceux qui appartenaient à un fief confisqué par le pouvoir shogunal. À partir de ce moment là, ils ont dû commencer à opérer une reconversion en devenant professeurs, artistes, artisans, paysans… et même brigands. Quant à ceux qui avaient eu la chance de rester au service d'un Daimyô, ils devaient continuer à s'entraîner au maniement des armes et c'est à eux que nous devons l'évolution vers le Budô.

C'est donc en période de paix que la notion de Budô est apparue ? Exactement. En période de paix, le caractère utilitaire des techniques de combat disparaît et l'objectif de la pratique ne peut qu'évoluer. Le samurai n'utilise plus son art pour faire la guerre, pour tuer, mais au contraire comme une recherche de perfection, un moyen de progression personnelle, une école de vie, d'où la notion de Budô (la voie martiale). À partir de ce moment là, les techniques commencent à devenir de plus en plus sophistiquées, le réalisme laissant quelquefois la place au formalisme, et les écoles commencent à se multiplier, notamment dans l'art du sabre qui reste le symbole du samurai. Cette tendance va aller en grandissant pendant toute la période d'isolement du pays (Sakoku, 1639/1868). Chaque école crée ses propres kata et vit repliée sur elle-même en formalisant de plus en plus la pratique. Il n'y a que très peu d'échanges entre les différents Dôjô. Certains samurais errants (ronin) entreprennent bien un voyage d'initiation (musha shugyô) à travers le pays mais seulement dans le but d'apprendre les secrets des autres écoles pour leur perfectionnement personnel et non pour échanger.

On comprend les raisons qui ont motivé l'abandon des techniques de guerre et l'évolution progressive vers le Budô, mais à quel moment la notion de sport est-elle apparue ? L'évolution progressive du Budô vers le sport commence avec la restauration du pouvoir impérial en 1868 (ère Meiji) et l'ouverture du pays aux étrangers. À cette époque, un vent de « modernisme » souffle sur le Japon et, même si ce n'est pas directement lié, les différentes techniques anciennes de Jû-jutsu sont codifiées et donnent naissance au Jûdô, celles du Ken-jutsu au Kendô… Malgré tout, ces nouvelles façons de pratiquer sont encore très largement influencées par l'esprit du Budô. En fait, c'est surtout après la deuxième guerre mondiale que la pratique sportive, telle que nous la concevons aujourd'hui, s'est développée. En effet, la dissolution de la Dai Nihon Butokukai (société des vertus militaires du grand Japon créée en 1895 pour préserver l'éthique du Bushidô), a été ordonnée par le Général Douglas Mac Arthur à cause des valeurs ultra nationalistes qu'elle prônait, et la pratique des arts martiaux n'a plus été tolérée par les troupes d'occupation que sous une forme sportive. Cette nouvelle approche a permis de faire connaître les arts martiaux japonais dans le monde entier.

Le Karaté a-t-il suivi la même évolution que les autres arts martiaux ? La réponse est non et ce pour plusieurs raisons. Tout d'abord, le Karaté est né dans la petite île d'Okinawa qui, de part sa situation géographique, est restée longtemps sous l'influence culturelle de la Chine. Ce n'est qu'à partir de 1609, avec la conquête de l'île par le clan japonais de Satsuma, qu'elle a commencé peu à peu à se « japoniser » mais, jusqu'à une époque très récente, elle est toujours restée dans l'esprit des japonais, une province lointaine, avec des us et coutumes qui lui étaient propres et différents de ceux de l'île principale. Le Karaté alors nommé Tô-dé (littéralement Main de Chine pour désigner l'origine de l'art) a donc une histoire différente de celle des arts martiaux traditionnels qui sont passés des techniques guerrières à la notion de Budô puis, pour certains d'entre eux, à une dimension sportive. Même si la transmission du savoir a commencé très tôt sous la forme de kata, selon une approche pédagogique chinoise, il semble que la préoccupation essentielle des pratiquants était de devenir forts en faisant de l'exercice physique et en étudiant des techniques pouvant être utilisées efficacement comme méthode d'auto-défense. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler que le premier ouvrage écrit en 1922 par Funakoshi Gichin (Ryûkyû Kenpô Karate) a été réédité en 1925 sous le titre de Rentan Goshin Karate Jutsu, (ce qui peut se traduire par formation, entraînement, aux techniques chinoises d'auto-défense). Ce n'est que quelques années plus tard que Funakoshi a décidé d'apporter quelques modifications en « japonisant » le nom des kata, mais surtout en changeant la façon d'écrire le terme Karaté. En effet, il a remplacé le kanji (唐) qui signifie Chine et peut se lire TÔ ou kara, par le kanji (空) qui se lit également kara mais avec le sens de vide. Loin d'être anecdotique, ce changement était nécessaire car avant la seconde guerre mondiale, le Japon traversait une période de nationalisme exacerbé et, pour développer un art nouveau, il n'était pas de très bon aloi de faire référence à la Chine.

Mais le fait de « japoniser » la terminologie du Karaté est-il suffisant pour faire d'une méthode de combat un véritable Budô ? C'est bien entendu insuffisant, même si cette démarche montre une volonté d'intégrer le Karaté dans la tradition japonaise. En fait, l'étude des techniques de combat et la recherche d'efficacité sont des notions qui font partie intégrante du Budô, mais elles n'en constituent pas l'objectif essentiel. Le Budô est avant tout un moyen de perfectionnement physique et moral qui obéit à un certain formalisme, une méthodologie dans l'étude et la pratique et une dimension spirituelle. Ces différents éléments ont été progressivement apportés au Karaté depuis son implantation à Tokyo et dans l'île principale. On peut donc affirmer qu'aujourd'hui, le Karaté est entré dans la tradition du Budô. Cependant, contrairement aux arts martiaux traditionnels japonais qui ont subi une lente évolution au fil des siècles, le Karaté qui, à l'origine était essentiellement une méthode d'auto-défense, a connu, presque en même temps, au milieu du XXe siècle, un prolongement vers le Budô et une évolution sportive (favorisée par la conception américaine de la pratique des arts martiaux).

Serge Devineau, quelle est votre conclusion à cet entretien ? Les sportifs, les adeptes du Budô ou d'une méthode d'auto défense ont tous un point en commun, ils étudient et perfectionnent des techniques corporelles assez semblables et cela avec autant de sérieux les uns que les autres. Certes il existe des différences dans la façon de concevoir l'entraînement et la progression et c'est tout à fait naturel car l'objectif final dépend des aspirations de chacun. Par conséquent, la sagesse consiste à s'abstenir de porter des jugements de valeur, chacun recherchant, dans sa pratique personnelle, un moyen d'expression et de réalisation de soi-même. .S. DEVINEAU


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