N°39 / OCTOBRE. 2010

Stage des experts
à Paris et à Montpellier

Les clés de la transmission

Stage de l'Équipe de France
à Montpellier

Objectif mondial !

Préparation de l'Équipe
de France aux championnats du monde

Au pied du mur

Sport Accord Games

Trois médailles pour une première

Championnats du monde universitaires

Tour de chauffe à Podgorica

Colloque des DTL et des responsables école des cadres

La saison est lancée !

Colloque des présidents de ligues et de comités

Le karaté ça se discute !

Direction Technique Nationale

L'an II

Thierry Masci

« Karaté, mon fil de vie »

Esquive latérale

avec Claude Pettinella

Toutes les infos en direct

des ligues, des comités départementaux et des clubs.

La symbolique des grades

Explications de Francis Didier

Tiffany Fanjat

« Il me faudrait deux vies »

 

 

Thierry Masci en bref…

Né le 22 juillet 1959 à Lyon, Thierry Masci a obtenu trois titres européens en 1981, 1989 et 1990, les deux derniers en « Ippon-Shobu ». Il a été deux fois champion du monde successivement, en 1986 et 1988. Ancien membre du Groupe d’Intervention de la Police Nationale (GIPN), il s’est plusieurs fois porté volontaire pour des missions dangereuses incluant des prises d’otage. Entraîneur auprès de Francis Didier, il a accompagné le retour de la France au titre de championne du monde par équipes à partir de 1994. Désormais 7e dan, DTN adjoint chargé du haut niveau et des équipes de France, il continue d’accompagner avec une modestie « d’éternel débutant », une aura de samouraï au cœur tendre et à la pensée droite, la destinée du karaté français. Une passion désormais un tout petit peu moins exclusive depuis qu’il s’est marié, à trente-huit ans, et est devenu l’heureux père de deux enfants.
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« Karaté, mon fil de vie »

Rencontre : Thierry Masci
Intense et percutant comme le style qui l’a fait plusieurs fois champion du monde, solaire et doux comme le ciel de Montpellier où il officie, Thierry Masci, capitaine de guerre de l’équipe de France, se penche avec pudeur sur sa trajectoire, qui épouse passionnément celle du karaté français.

VALÉRA, MON TOUT PREMIER PARTENAIRE Chaque fois que j’allais à la chorale, je passais devant la baie vitrée du Judo Club de Villeurbanne et je voyais ces kimonos blancs en action, captés furtivement, des gestes, des saluts… à 7 ans, ma mère accepta que j’aille au judo, sous la responsabilité de Maître André Gnéma. Le professeur faisait un peu peur. Il ne fallait pas sonner quand la porte était fermée ! Il vivait au-dessus de son dojo et sortait en criant quand il était dérangé. C’était une école de rigueur, dont je comprends maintenant qu’elle était inspirée par le Japon où il allait régulièrement. J’étais un bon petit judoka assez technique, un peu fluet. Je lisais « Docteur Justice » dans Pif Gadget, un héros positif qui était aussi fort que les super-héros de « Strange », que je lisais aussi, mais qui avait fait de meilleures études. Je gagnais au niveau régional, mais j’avais eu des déconvenues avec les campagnards des environs en interrégion. Un jour, Jacky Gerbet, un professeur de karaté qui connaissait bien André Gnéma, lui a demandé de lui fournir des enfants pour une démonstration. Jacky nous enseignait un « bassai dai » collectif. Clou de la soirée, Dominique Valéra, la star de l’Europe Karaté Club des années 70, faisait une ligne avec dix des meilleurs karatékas du Lyonnais… et c’était moi le petit qui lui lançait un défi ! J’avais terminé avec un balayage et le pied sur son ventre… Un bon souvenir.

« TU DOIS CHOISIR » J’ai commencé à faire les deux. Mon professeur de judo, qui sans doute me voyait dans un rôle de continuateur, a fini par s’en formaliser. C’était soit le judo, soit le karaté. Je suis allé lui faire part, tout seul, de ma décision. Je quittais le guide de ma jeunesse, quelqu’un de fort pour une aura plus forte encore. Je pense qu’il en a été très peiné, mais il a su me souhaiter bonne chance. Je dois en tout cas quelque chose à cette demande : s’il ne m’avait pas forcé à choisir, je ne serais peut-être pas devenu champion du monde.

UNE CULTURE DE LA GAGNE De 12 à 18 ans, Jacky Gerbert m’a éduqué dans l’art du karaté en m’entraînant dans des stages où j’étais le seul jeune, ou presque. à l’époque, c’était un des clubs phares de la discipline en vogue, grâce à Valéra. Le président du club, c’était Polnareff, et Johnny Hallyday venait faire du physique chez nous quand il était dans le coin. C’était l’effervescence ! Jacky était un combattant, avec des vues précises sur la condition physique, la diététique. Mais il a su nous donner aussi la double culture kata/combat. C’est d’ailleurs par le kata, mon fameux « bassai dai », que j’ai commencé la compétition – c’était le tout début des confrontations kata – à la belle époque des Fischer, Suard, Blanchard. En combat, j’ai été sélectionné en équipe de France et j’ai obtenu une médaille de bronze aux championnats d’Europe juniors à Paris en 1976.

UNE ÉPOPÉE QUI COMMENCE À LONG BEACH Après le « scandale » de Long Beach, on a suivi Dominique Valéra dans l’aventure de la Boxe Américaine. Ça a été du sang neuf. On voulait tous faire de la jambe avant comme Bill Wallace. On avait installé un ring dans le club, on travaillait au sac et à la corde, on avait un prévôt de Boxe Anglaise. Mes partenaires, étaient Zenaff et Benacef. On allait faire du ski de fond, du roller. On faisait régulièrement les interclubs avec le COK de Francis Didier, lequel était déjà champion d’Europe toutes catégories. On faisait aussi les compétitions de karaté. On était forts, mais on ne gagnait pas forcément, par ce qu’on ne faisait pas toujours ce qu’on nous demandait ! Moi, j’avais tendance à assommer mes adversaires avec kakato-geri. Nous n’étions sans doute pas toujours les bienvenus, mais on s’en fichait, nous étions jeunes avec une condition physique de folie, nous n’avions pas peur de combattre et nous arrosions aussi bien les victoires que les défaites ! Une belle jeunesse sportive. On s’est régalé. Gruss, Didier avaient un œil sur moi et en 1980 on m’a appelé. Jacky ne m’a pas freiné. « Prends ta chance. C’est l’équipe de France. Vas-y, et n’oublie jamais que tu es toujours en sélection, m’a-t-il dit »

NISHIMURA DANS LES YEUX à l’époque, j’avais un bon mae-geri et un bon gyaku, un sens des balayages hérité du judo, un physique au-dessus de la moyenne et un mental « engagé ». Sur ce premier championnat du monde, nous étions deux dans la catégorie des -70 kg avec Bernard Bilicki. On perd sur deux Espagnols. Le mien était un « malin » qui ne m’a pas battu sur la tape, mais sur le vice. Je suis quand même deuxième pour ma première sélection. En 1981, je gagne les championnats d’Europe à Venise, mon père était venu me voir en train avec Jacky, ils avaient dû partir avant la finale. à Taïwan en 1982, j’ai rencontré mon premier Japonais. Pendant toute la présentation, j’ai essayé de capter son regard. C’était mon truc à l’époque. Pas une fois je n’ai pu l’obliger à me regarder et c’est moi qui ai épuisé mon énergie. Ensuite, il m’a planté rapidement deux gyaku en tenant la manche, une technique que j’ai découvert à ce moment-là ! J’ai compris trop tard dans le combat que je pouvais marquer moi aussi… Troisième cette fois.

DIDIER, LE MENTOR Jacky Gerbet m’avait dit au moment de ma sélection : « écoute bien Francis Didier ». Après mes deux premiers guides, je peux dire qu’il est le troisième. Si Valéra a été le héros inaccessible de mes 18 ans, Francis a été un mentor qui m’a remodelé techniquement. Sur le plan de la compréhension du karaté, de sa culture, je retrouvais ce que j’avais perçu du Japon à travers la personnalité d’un jeune qui faisait tout à fond. Il nous a appris à être fiers de nous. C’était une école. On l’aurait suivi au bout du monde. C’est toujours le cas pour moi aujourd’hui, hélas ! J’ajoute hélas parce que c’est difficile de suivre un homme comme lui au bout du monde, non ?

SHIN-GI-TAI J’évoque souvent ce principe fondamental avec les jeunes athlètes qui doivent parfois se demander de quoi je parle… Et moi j’ai en tête une image : les déplacements que nous faisions sous la direction de Francis Didier, parfois pendant trois quarts d’heure d’affilée. Avancer… reculer… à la fin, on avait la sensation de n’être plus qu’un bloc duquel pouvait jaillir la technique. Shin-Gi-Tai, pour moi, c’est ça.

84, DU PIRE AU MEILLEUR En 1984, je fais un nouveau championnat du monde. Je casse le nez de mon premier adversaire. Je n’en revenais pas d’avoir été si nul. J’ai commencé à remettre en question beaucoup de chose, analysant ce qui pouvait encore manquer à ma préparation. J’ai fait attention à tout, diététique, récupération, préparation physique plus pointue en constituant autour de moi une équipe « pro ». Surtout, je réussis cette année-là mon concours de la Police Nationale qui me permettra d’intégrer le GIPN de Lyon en 85. Cette aventure humaine m’a conforté, m’a permis de voir autre chose, de relativiser la compétition. Je me souviens par exemple d’avoir été pendant tout le temps du procès du groupe terroriste « Action Directe », auprès de Jean-Marc Rouillan (Activiste d’extrême gauche condamné pour meurtre en 1989 à la prison perpétuité en état de vigilance absolue, NDLR), avec la responsabilité devant la nation d’empêcher ces hommes résolus de tenter quoi que ce soit. Quand tu te loupes en sport, il n’y a pas de réelle incidence. Là, ce sont des vies qui étaient en jeu et c’était épuisant.

TAPOL, SAMOURAÏ DES PYRÉNÉES Il avait une réputation de « barjot », c’était le méchant, moi le gentil. En fait, on était deux cogneurs et ça nous rapprochait. Jacques Tapol était un peu mon grand frère, j’aimais son humour caustique qui ne plaisait pas à tout le monde. C’était son idée : on est parti dans les Pyrénées, en short dans la nature. à l’époque, les regroupements, c’était une semaine en juillet, une autre en août. Pour le reste, on se débrouillait. Notre idée était de nous surpasser, de cultiver le mental. Jacques était un fou magnifique. On faisait du canyoning avant que ce ne soit inventé. Quand on voyait un champ moissonné, il fallait qu’on s’entraîne pieds nus dedans, cherchant des solutions de déplacement pour ne pas se piquer. Le soir, je me plongeais dans la lecture des « Points Vitaux » ou du « Traité des Cinq Roues ». J’étais un mordu de culture japonaise, de mythes martiaux, de techniques orientales. Parfois, je sors un vieux truc de massage par exemple. Les jeunes se disent « il est fou », mais je pourrais répondre que c’est leur culture.

IPPON-SHOBU, LA DERNIÈRE AVENTURE Désormais, je prenais la compétition pour une expérience à vivre. J’ai arrêté de gamberger et je me suis fait mon rituel, de la préparation mentale sans le savoir. J’allais dans les salles avant la compétition, je venais renifler l’ambiance. Je montais sur le tapis en me disant « Ici, c’est chez moi ». Je faisais toutes les surfaces les unes après les autres ! Je cultivais la respiration. Après ma préparation avec Jacques, j’étais rempli de tout ça et enfin prêt à affronter un Japonais en finale. Ce fut Hayashi, un monsieur qui fut champion du monde deux fois, dont une en ippon-shobu. En 1988, je double mon titre et je m’engage en ippon-shobu. Je n’avais plus rien à prouver en -70 kg, je me suis consacré à ça et au par équipes jusqu’à la fin de ma carrière. Le karaté sans protection, ça change tout ! On se disait « Si je me rate, il peut m’enfoncer le nez dans la tête ». Un peu inquiétant…

FINIR À PARIS Quand Francis Didier m’a demandé de l’aider, je n’ai pas réfléchi longtemps. Je m’installe à Montpellier et j’essaye de donner avec l’équipe de France ce que j’avais appris de la compétition. Une aventure d’introspection, un travail sur soi constant que l’on retrouve dans la vie « réelle », mais aussi, comme dans la vie, un travail d’équipe. L’union des êtres malgré leurs différences, devenir plus fort en groupe, c’est magnifique. Alors on est retourné dans les Pyrénées ! On a refait un chemin initiatique qui nous a permis de trouver un supplément d’âme pour battre les Anglais, dont la force était d’être une bande de copains. Cherdieu, Le Hétet, Anselmo, Braun, Pinna… C’était aussi la dernière de Marc Pyrée, combattant exemplaire. J’ai connu le meilleur d’entrée… et ma première et historique « biture » ! Ce dont je rêve aujourd’hui, c’est de faire le doublé par équipes à Paris en 2012 devant le public français et finir là-dessus. Si c’est notre destin, ce sera bien.

MON FIL DE VIE Le karaté, c’est mon fil de vie. C’est viscéral. Il m’a permis de m’épanouir, de vivre mon paradis ici en réalisant mes rêves. Il m’a permis aussi de rassembler autour de moi les gens que j’aime, par la passion partagée, mais aussi parce que c’est mon Gardien de la Paix intérieure ! Il t’aide à maÎtriser le négatif en toi pour créer le maximum d’harmonie dont tu es capable. Et si tu es capable de ça, tu peux rencontrer de belles âmes. Le karaté, c’est la recherche du geste parfait, ça te rend sensible à la beauté. Tu ressens des émotions devant un rythme, une harmonique, une forme, un mouvement, une attitude juste. Parfois, j’ai les larmes aux yeux simplement parce que je perçois qu’un groupe est bien ensemble. C’est un fil conducteur, une grille de lecture, une ouverture au monde, une façon de comprendre tout le reste.

7e DAN On m’a nommé 7e dan et ça ne me convient guère ! Je me sens encore 6e dan, une première étape à un autre niveau, du rouge sanguin et guerrier et un peu de blanc de l’apaisement. J’ai fait partie de la commission des grades, mais juger, je fais ça tout le temps… Alors dans un jury de grade, ce que je préfère, c’est être celui qui ouvre la porte, pour apaiser d’un premier regard, et celui qui la ferme sur le candidat après sa prestation, pour le tranquilliser d’un dernier geste.

APRÈS 2012… J’aurai connu tous les grands championnats de haut niveau sur plusieurs décennies et je tirerai ma révérence. Ce que je ferai ? Pizzaiolo, pourquoi pas ! J’ai appris. Maintenant, ce serait peut-être dommage ! Je me sens comme un débutant, toujours le plus jeune du groupe. La limite du haut niveau, c’est d’être un carcan à certains égards. Il y a des gens que je n’ai encore pas rencontrés dans cette fédération comme dans les autres. C’est sans doute ce que j’aimerais faire dans le futur : susciter des rencontres, des colloques. établir un lien profitable entre nos experts et nos entraîneurs. Faire des échanges avec d’autres nations, s’entraîner, réfléchir, construire ensemble. Même les championnats du monde 2012, à Paris, j’ai envie que ce soit une rencontre entre les différentes générations. Je lance d’ailleurs un appel à ceux qui auraient des vieux films de combat. Ça m’intéresse de travailler à mettre tout ça en lumière et en connexion. .RECCUEILLI PAR E.C.


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